LITTERATURE

Chronique littéraire: De sable et de neige, de Chantal Thomas

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Récemment élue à l’Académie française, Chantal Thomas (Les Adieux à la reine, Prix Femina 2002, L’Echange des princesses…) nous livre des souvenirs d’enfance. Peut-être l’approche de la mort (elle a 75 ans) rend-elle nécessaire un certain bilan ou certains bilans : on éprouverait le besoin de coucher sur le papier ce qui sinon serait perdu.

 

Dostoïevski écrit qu’après cent ans, le souvenir d’un humain, sauf célébrité particulière, est définitivement disparu. Qui se rappellerait son père, décédé le 2 janvier 1963, « tandis que la plupart des gens récupéraient des excès de fêtes et qu’une minorité, au tempérament plus austère ou volontariste, notait sa liste de bonnes résolutions pour l’année à venir » (p.157) ?

Parcours d’une vie

Enfant, elle grandit à Arcachon. « Nous aimions le sable. Nous sculptions le sable, parce qu’il ne nous opposait pas de résistance, se modelait selon nos caprices, parce que, lisse et miroitant, il réapparaissait intact chaque matin, et que l’usure sur lui comme sur nous n’avait pas de prise» (p.66). « Notre destination ne varie pas : nous partons pour le Petit Palet, un hameau qui comprend quatre maisons » (p.96). « Je dors dans une grande pièce rectangulaire (…). Mon lit est collé contre le mur mitoyen avec l’étable » (p.103). « Lorsque je quitte l’étable, à la tombée du soir, après la traite des vaches, j’ai le contentement de qui participe, à sa mesure, même minime, d’un cycle admirable. Le sol à l’entour, mélange de terre et d’eau, de pisse et de bouses, est tout creusé et chaotique ». « Cette qualité de la terre, sa lourdeur, sa prégnance – elle colle aux sabots, ajoute une autre semelle, glaiseuse, aux chaussures – m’intrigue. Au bord de la mer, le sable et l’air sont d’accord. Il peut même s’envoler loin, le sable, voyager d’un continent à l’autre. J’ai déjà vu les dunes du Bassin recouvertes d’une poussière rouge venue du Sahara. Avec la terre rien de tel. La terre de Bourgogne ne jouerait pas à aller saupoudrer le sol d’Alsace » (p.107). Métaphore ? On pense au Tableau de la France, de Michelet, au début de son Histoire de France, à son évocation de la terre de France.

 

« Dans ma mémoire, tous les séjours à la montagne avec mon père ne font qu’un. (…) Comme la journée de plage, la journée de ski élimine les incertitudes. Je sais, avant même d’avoir ouvert les yeux, de quoi va être fait le jour qui se lève » (p.143 et 144). « En moi-même, je trie, j’implore pour que la neige continue de neiger. Que les trains stoppés par les intempéries perdent à jamais le sens de leur fonctionnement. Que la gare sibérienne ne rouvre plus ses portes. Que les gardes-barrières, mis au chômage, restent à lire des bandes dessinées dans leur maisonnette» (p.134). Puis survient la mort du père.

J’aime les récits d’enfance des écrivains. Est-ce à ce moment que tout se joue ? Peut-être, si  l’enfance est heureuse, courons-nous durant notre vie entière vers ce paradis perdu. Rosebud fut le dernier mot du Citizen Kane, le mot inscrit sur le petit traîneau dont il usait enfant. “Nous reviendrons au Bateau –Lavoir”, répétait Picasso milliardaire à la veille de sa mort, lieu de séjour misérable à son arrivée à Paris. Mais il était jeune…

Ici le bonheur prend fin le 2 janvier 1963 : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà » (p. 160). Un dernier chapitre, évoquant un voyage au Japon, en 2010, dessine « un pont qui traverse le Temps » et assure le lien entre l’enfance et le sentiment d’une mort qui s’avance peu à peu.

Un style poétique, dont, multipliant les citations, nous avons voulu donner un aperçu au lecteur, très travaillé à notre avis, comme toute écriture visant à la simplicité, glissant comme du sable entre les doigts, comme des skis sur la neige.

Un moment de fraîcheur, en ces temps moroses.

                                                                                              Jacques MELON


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