OPINION

Un citoyen interpelle la ministre de l’Energie sur sa politique de transition énergétique contradictoire

BELGA
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Une interpellation virtuelle de la Ministre de l’Énergie Tinne Van der Straeten (Groen) par Pierre Kunsch Dr. en Sciences

Madame, j’ai lu, dans la presse, différentes déclarations que vous avez faites récemment, à propos de la transition énergétique. Vous souhaitez, et c’est bien louable, supprimer les énergies fossiles de notre consommation d’énergie. Votre première priorité, c’est l’électricité, la forme la plus noble de cette consommation. Elle ne représente certes qu’entre un cinquième et un quart de celle-ci, mais elle est absolument vitale pour tous nos concitoyens. Éliminer les énergies fossiles permettra à notre pays de respecter les objectifs climatiques de l’Union européenne.

Pour atteindre ces objectifs, nous devrions selon vous, nous concentrer en priorité sur les nouvelles technologies en matière de production éolienne et photovoltaïque. Leurs coûts ont déjà fort chuté, et ils continueront à le faire, cela vous paraît incontestable. Le vent et le soleil sont gratuits et disponibles sans limite dans le temps. Nous sommes bien tous d’accord pour le dire. Ces nouvelles technologies nous permettront, nous dites-vous encore, de produire beaucoup d’électricité bon marché. Elles devraient nous permettre, selon vous, d’utiliser plus d’électricité pour éliminer les voitures à essence et Diesel qui polluent nos villes et émettent beaucoup de CO2, le grand responsable du changement climatique.

Même avec beaucoup plus d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques (…), l’irrégularité de leur production subsistera sans limite dans le temps.

Des priorités, autant de contradictions

Tout cela est très bien. Toutefois, je relève des contradictions sévères dans la mise en place de votre projet très ambitieux, le Pacte Interfédéral de Transition Énergétique. Vous affirmez que, grâce à ce pacte, la Belgique sera enfin en mesure de reprendre en main son destin énergétique.  Je comprends de cette déclaration que vous pensez que ce n’était pas le cas jusqu’ici.
Permettez-moi donc de vous poser quelques questions à ce propos. Je serais heureux si vous pouviez y répondre lors de vos futures interventions à l’attention de nombreux concitoyens, comme moi, inquiets à propos de leur approvisionnement électrique futur.

La première contradiction que je vois est que vous souhaitez mettre fin, non seulement à l’usage des combustibles fossiles, mais aussi à l’activité de nos réacteurs nucléaires. Or, pourtant, ces derniers n’utilisent pas de combustibles fossiles. En conséquence, ils n’émettent pas de CO2 lorsqu’ils produisent de l’électricité. Pour les remplacer, vous nous dites que le meilleur choix possible est d’ajouter, temporairement en tous cas, selon vous, des moyens de production autres afin de pallier les manques de vent et d’ensoleillement qui peuvent survenir à tout moment.

Vous nous proposez le gaz naturel, qui est pourtant une source fossile, pour soutenir cette production renouvelable si incertaine. Toutefois, il me semble que même avec beaucoup plus d’éoliennes et de panneaux photovoltaïques s’ajoutant à celles et ceux qui existent déjà aujourd’hui, l’irrégularité de leur production subsistera sans limite dans le temps.
On aura toujours des journées ou des périodes plus ou moins longues pendant lesquelles ces nouvelles sources basées sur le soleil et le vent produiront trop peu d’électricité. Ce sera par exemple souvent le cas en hiver avec un ensoleillement réduit, alors qu’on a pourtant plus de consommation d’électricité. D’autre part, on aura besoin de plus en plus d’électricité dans un avenir proche, et cela en permanence, pour alimenter les voitures électriques que vous souhaitez généraliser sur nos routes. Vous souhaitez même faire interdire, avec le support d’une directive européenne, les moteurs thermiques à essence ou Diesel des véhicules privés dès 2030.

Je vois là une profonde contradiction entre vos objectifs : à la fois écarter le gaz naturel et le nucléaire de la consommation d’électricité, et disposer en même temps d’une production suffisante, y compris pour de nouveaux usages tels que la mobilité électrique. En effet, vous nous dites vous-même que c’est impossible actuellement sans devoir à recourir à ce même gaz naturel.

Pour pouvoir vous passer rapidement de celui-ci, nécessaire en support de l’irrégularité des sources renouvelables du soleil et du vent, vous fondez vos espoirs sur la création à court terme de moyens de stockage de l’électricité. Vous pensez à des batteries ou une production d’hydrogène. On peut toutefois légitimement redouter que votre spéculation sur la mise en place de tels moyens à court terme et à grande échelle ne se réalise pas.

La deuxième contradiction apparaît entre, d’une part, votre annonce saluée par nos concitoyens de réduire fortement leurs factures d’électricité, et, d’autre part, cette autre annonce assez inattendue qu’il y aurait lieu d’ajouter de nouveaux subsides pour soutenir les investissements alternatifs prévus par le pacte énergétique. Il s’agira, vous en êtes bien consciente, d’attirer des investisseurs qui autrement ne se manifesteraient pas, à cause de la rentabilité faible, voire négative, des investissements renouvelables, handicapés par leur irrégularité non contrôlable.
La même chose est vraie pour les investissements en gaz naturel, désormais devenus trop peu rentables du fait de leur fonctionnement devenu lui-même irrégulier pour compenser les fluctuations importantes des productions éolienne et photovoltaïque. Un nouveau mécanisme de soutien de ces investissements alternatifs et gaziers doit donc été créé. Cela permettra, nous dites-vous, de donner plus de flexibilité au marché de l’électricité (Communiqué Belga du 23 mars 2021). Cela, à vrai dire, ne paraît pas facile à comprendre puisque les renouvelables intermittents manquent totalement de flexibilité, car ils sont dépendants des conditions météorologiques.

Ce mécanisme s’ajoute à tous les subsides existants qui ont déjà fait fortement augmenter les factures d’électricité ces dernières années. Il porte le nom de MRC, soit le Mécanisme de Rémunération de Capacité. Pour restaurer la rentabilité il est prévu par le MRC de rémunérer les investissements renouvelables et gaziers, non pas uniquement pour leur production effective d’électricité qui sera irrégulière, voire absente, mais aussi en fonction de leurs capacités de puissance de pointe, rarement atteintes.

Comment donc réconcilier ces deux objectifs contradictoires : soutenir ces nouveaux investissements tout en réduisant les charges des ménages qui seront amenés à payer ces nouveaux subsides par leurs factures d’électricité ou par leurs feuilles d’impôt ? A ce propos, on peut légitimement mettre en doute que cette subsidiation soit transitoire, car la problématique de l’intermittence demeurera indéfiniment, quoi qu’on fasse.

Une troisième contradiction vient de votre propre souhait, exprimé conjointement avec votre collègue, la Ministre chargée des politiques climatiques, qu’il serait souhaitable d’avoir une taxe carbone pour réduire l’usage des combustibles fossiles – dont le gaz naturel fait partie. Cette nouvelle taxe serait sans doute portée par le budget de l’État, c’est-à-dire par nos impôts, dans un souci d’équité (je vous cite dans plusieurs déclarations récentes dans les médias).

Cette nouvelle contradiction est dès lors : comment réconcilier la taxe carbone sur le gaz naturel avec le MRC qui va subsidier les investissements de production par le même gaz naturel ? Les ménages Belges paieraient donc deux fois pour deux objectifs totalement opposés.

Vers de nouvelles dépendances

Enfin la quatrième contradiction est la somme de vos trois contradictions précédentes. Elles convergent toutes pour démentir tous vos propos récurrents aux médias à propos des annonces pour le pacte énergétique a priori réussi pour l’électricité avec la sortie du nucléaire en 2025.

Dans le journal Le Soir du 25 octobre 2020, vous déclariez « vouloir reprendre notre destin énergétique en mains, … le but c’est de réussir la transition d’une énergie chère et carbonée vers une énergie abordable et décarbonée » et plus loin « La facture d’énergie ne doit plus être une feuille d’impôts » ou encore «… nous avons besoin d’espace : c’est la sortie du nucléaire qui nous le donne », et même « ce qui se passera ou pas avec les centrales (nucléaires), c’est en quelque sorte marginal».  Vous soutenez donc l’idée que près de la moitié de notre production d’électricité actuelle en 2021 est une conséquence marginale de la transition vers une énergie décarbonée ? Dans votre déclaration à La Libre du 17 novembre 2020, vous avez ainsi justifié, par une analogie à mon sens douteuse, la dégradation des émissions belges de CO2 après la sortie du nucléaire complète en 2025 : « C’est comme la rénovation d’une maison. La situation s’aggrave avant de s’améliorer. D’abord vous êtes dans la poussière et ensuite vous êtes heureux d’avoir fait cet effort ». Je vous ferais remarquer qu’après la démolition, encore faut-il reconstruire et avoir un plan crédible pour le faire. Le vôtre, avec toutes ces contradictions, ne l’est pas.

Au vu de tout ce qui précède, il apparaît clairement que la transition électrique, telle que vous la souhaitez ardemment, va créer de nouvelles dépendances, des majorations importantes de charges aux ménages, et aussi un accroissement substantiel des émissions de CO2 de notre électricité. Cette transition annoncée est pour la plus grande partie promue par des intérêts étrangers qui y voient manifestement une source importante de profits du fait des subsides et des aides publiques, comme le MRC encore à venir, tous et toutes financés in fine par nos concitoyens. Elle implique des importations croissantes d’électricité, et elle ne pourra fonctionner que grâce à l’apport de gaz naturel – entièrement importé et important émetteur de CO2.

Madame, un système fiable associé avec une production intermittente limitée, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, pourra être développé vers un mieux. Il ne requerra plus ni subsides, ni mécanismes de soutien des investissements, ni d’impayables, voire irréalisables, systèmes de stockage, et il nous donnera dès lors une électricité plus abordable. Il continuera à assurer notre indépendance énergétique et une totale sécurité d’approvisionnement en électricité, vitale pour tous. La production électronucléaire de près de moitié aujourd’hui sera appelée à augmenter grâce aux progrès technologiques de cette filière. La Belgique pourra couvrir ses nouveaux besoins de digitalisation et de mobilité électrique sans nouvelles émissions de CO2. Ceci lui permettra de réaliser les objectifs demandés par l’Europe vers une électricité décarbonée.

Pourquoi serait-il nécessaire, et simplement souhaitable, pour nos concitoyens de renoncer volontairement à ce système performant et susceptible d’améliorations pour le remplacer par un autre moins fiable, moins robuste, plus cher, moins décarboné, et augmentant la dépendance de ce pays vis-à-vis de pays étrangers ?

Madame, nos concitoyens attendent d’urgence des réponses appropriées à ces questions cruciales pour notre avenir. Je les crois soucieux, comme moi-même, de préserver les avantages existants, tout en profitant du potentiel de développements importants, mais ne reposant pas sur des spéculations très incertaines concernant notre avenir électrique.

Bien à vous.

 

Avis aux lecteurs, voici deux références qui approfondissent ce questionnement inquiet pour l’avenir :
www.science-climat-energie.be/2020/11/06/la-posture-de-tinne-van-der-straeten-la-ministre-de-lenergie-ideologique/ 
www.science-climat-energie.be/2020/10/02/la-grande-illusion-du-pacte-energetique-belge/

 


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