LITTERATURE

Chronique: “Les yeux de Milos” de Patrick Grainville

AFP
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Le nouveau roman de Patrick Grainville est l’aventure d’un regard, de ses dévoilements hallucinants, de ses masques, de ses aveuglements. C’est le destin d’un jeune paléontologue passionné par la question de l’origine de l’homme. Milos, l’amant ambivalent, poursuit sa quête du bonheur à Antibes, à Paris, en Namibie, toujours dans le miroir fastueux et fatal de Pablo Picasso et de Nicolas de Staël. Grainville obtenait en 1976 le Goncourt pour “Les Flamboyants”. Il a été élu à l’Académie française en 2018. Découvrez son dernier ouvrage.

Comment qualifier ce livre ? Un roman écrit en prose poético-érotique ? Une manière de délire célinien ? Un essai romancé sur la peinture, spécialement sur Picasso et Nicolas De Staël ? Comme Samantha (un personnage), on hésite sur le genre du livre : fiction, thèse, essai (p. 266).

L’auteur (Prix Goncourt 1976 pour Les Flamboyants) raconte l’histoire de Milos, jeune homme aux yeux bleus, « le bleu de la beauté absolue et de la folie » (p. 7), ses amours simultanées avec trois femmes, Marine, Samantha et Vivie. Résidant avec ses parents à Antibes, Milos découvre le musée Picasso et le dernier atelier de Nicolas De Staël, la terrasse d’où il se jeta dans la mer pour se tuer (p.11). L’occasion d’une réflexion sur l’évolution de la peinture au 20ème siècle.

Picasso : « Moi (déclare Samantha, une amie de la mère de Milos), je crois qu’il s’est tout permis en naissant. Un droit sur tout, d’usurpateur, comme il dit (…). Droit à la razzia des femmes, des arts, des formes (…)  Picasso, c’est l’amour sans contradiction. Peut-être plus sincère que tricheur. Egoïste absolu. Il jure, il ment, il manipule. Il dit sa vérité polymorphe, comme sa peinture » (p. 122). Cette conversation s’achève par une scène érotique, comme souvent dans le livre (nous nous permettons de la citer) : « Oh ! Viens Milos ! Mon pâle Milos ! Toi, tu es pur. Tu n’as rien à voir avec le macho andalou, le cinéma qu’il fait avec son œil de singe. Toi, tu as les yeux de l’Azur. Viens, entre mes cuisses, entre mes fesses. Moi, je suis le corps de la liane le long de laquelle glisse le beau serpent du péché » (p. 122).

Dans le miroir de Picasso…

Picasso finira à son tour par être dépassé par l’avant-garde, ceux de l’anti-peinture, ceux qui s’agrippent à la crécelle du concept (p.305) : « La représentation est morte. Le référentiel, comme on dit » (p.306). « Tout désormais doit être minimal et ironique ». Picasso ! « Arrière, satyre ! Loup andalou ! Tyran catalan ! Retro, Belzébuth d’Arles ! Marabout de Mougins ! Gitan gigolo ! Mieux vaut foncer en meutes sur l’autoroute et s’entre-tuer par milliers. C’est plus sain, plus naturel. En famille, en chansons ! Fonce, papa ! Nous on aime la vie ! » (p. 320) ; « La Pisseuse de Picasso reste de tradition classique, naturaliste. Picasso, hélas, est le dernier Grec ! La Fontaine moderne de Duchamp, cet urinoir, a tué La Pisseuse archaïque. L’urinoir questionne. La Pisseuse ne lance aucune question critique. Son jet dru s’abolit dans son fait et son rire de Rabelais. La Pisseuse est une gauloiserie assez misogyne. Elle est substantielle. L’urinoir est plus symbolique, donc paré de la noblesse du signe » (p. 325).

Une question sous-jacente : de nos jours, si respectueux de la personnalité humaine, Picasso aurait-il pu atteindre à la reconnaissance de son génie, lui, le Minotaure misogyne et manipulateur, qui pensait que la peinture était « une forme de magie, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs » (p.140), Volcan, Niagara, un être mythologique, une bête mythique (p. 266) ? Heureusement, (pour lui), le grand Pan est mort en 1973.

Il est difficile de donner un avant-goût de cette œuvre, dont l’originalité, pourrait-on penser, est à chercher dans son style. Mais, d’un autre côté, on y trouve une grande richesse de réflexions diverses sur l’art, l’amour, les relations des hommes et des femmes, l’érotisme. Un roman qui vous ramène à des temps si proches et en même temps si lointains.

N’est-ce pas cela justement, le charme de la littérature ?

 

Jacques MELON

 

 

 

Photo: Patrick Grainville (à droite) reçoit son épée de l’Académie française  et pose avec l’auteur français et membre de l’Académie Jean-Marie Rouart (à gauche) à Paris, en février 2019.

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