LITTERATURE

Chronique : «Un été avec Rimbaud» de Sylvain Tesson

AFP
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Il nous revient que certaines de nos chroniques pécheraient par un excès d’élitisme (au sens péjoratif) mais comment ne pas signaler à l’attention du lecteur cet essai sur Rimbaud, le poète de l’hermétisme, rédigé par le grand styliste qu’est Sylvain Tesson, auteur du peut-être meilleur livre de la rentrée littéraire 2019, La panthère des neiges, couronné par le Prix Renaudot ?

Ed. Equateurs, 216 p., 14,50 €

 

Le poète est celui qui arrive à l’inconnu (p.197). D’abord « trouver une langue », puis explorer le monde (p.184). Les mots de Rimbaud, au moins dans les Illuminations, se passent de sens (p. 139) et ne démontrent pas, n’expliquent rien (p. 143), le réel émane de sa représentation (p. 103), le Verbe crée le monde en le nommant (c’est presque de la scolastique médiévale). A l’heure où les gouvernements « confinent » les gens chez eux, on regrette le temps des auberges où l’on pouvait croiser Verlaine et Rimbaud en route pour Bruxelles ou Paris, dîner à côté de Jack London ou Kérouac en quête de l’océan.

Sylvain Tesson rappelle qu’à la fin du dix-neuvième siècle, Rimbaud, était encore inconnu : Une saison en enfer, éditée à Bruxelles en 1873, n’avait trouvé que quelques acheteurs et les Illuminations ne furent publiées par Verlaine que dans les années 1880, à l’insu de Rimbaud, sans grand succès. Il pose légitimement la question : comment la poésie a-t-elle pu être ébranlée par quelques vers ? Il serait plus facile pour Picasso de devenir le prophète de l’avant-garde que pour Rimbaud (p.57), dont personne ne comprit les vers. Et si l’avant-garde était l’œuvre de Rimbaud ? La littérature du vingtième siècle dut composer avec le séisme (p.87).

Autre question : pourquoi, après avoir écrit ces poèmes, Rimbaud s’est-il tu ? Une fois découvert le nouveau langage, il s’enfonça dans le réel, l’aventure, le trafic d’armes le long de la mer Rouge. Fût-il déçu du peu de reconnaissance des poètes de l’époque (mis à part Verlaine et, dans une moindre mesure, Théodore de Banville) ? Voulut-il simplement «passer à autre chose» ? Estima-t-il, comme le pensa sa sœur Isabelle, que la poésie était la langue du mal ? « Le silence de Rimbaud résonne. Il nous fascine, nous rend bavards. Nous le souillons. Quel bruit ! » (p.191). Il s’éteignit dans les bras de sa sœur, en 1891, à trente-sept ans, d’un cancer des os.

Nous voudrions terminer ce compte rendu par une courte citation : « Rimbaud utilise le mot clef. La langue est la clef d’une serrure qui est le monde. Nietzsche usait du marteau pour défoncer les portes ; Rimbaud possède son passe-partout » (p.87).

A lire, tant pour la synthèse de Sylvain Tesson que pour l’hommage au voleur de feu.

 

   

                                                                                                          Jacques MELON

 

 

 

 


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