HOMMAGE

Leçon de vie et de mort : une esthétique de la disparition

AFP
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Daniel Salvatore Schiffer, philosophe belge et auteur, notamment, du “Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie” (Alma Editeur) nous livre son hommage à Axel Kahn, disparu cette semaine.

Axel Kahn ! Ce n’est pas seulement le président honoraire de la « ligue contre le cancer », un immense généticien, un remarquable vulgarisateur scientifique en même temps qu’un savant aussi brillant intellectuellement qu’engagé idéologiquement, qui vient de mourir ce 6 juillet 2021, à l’âge de 76 ans, d’un incurable cancer : un cancer qui lui rongea inexorablement le corps, sans avoir toutefois réussi à entamer la lucidité de son intelligence. Ce précieux et rare privilège des grands esprits – cette authentique grandeur des belles âmes ne se départissant jamais de leur réelle humilité – Axel Kahn, en véritable humaniste qu’il fut, en fit, précisément, l’admirable viatique, sans jamais se plaindre et toujours paré d’une indéfectible dignité, de son tout récent voyage vers les arcanes de l’au-delà.

Que de fois, à cet insigne propos, et repensant là aux derniers mots que lui confia son père, « Sois raisonnable et humain », n’a-t-il par ailleurs cité, et même fait siens, ces ultimes et extraordinaire vers, tout en pudeur stoïcienne et fierté aristocratique (non pas de caste mais, conformément au dandysme baudelairien, d’esprit), de l’émouvante Mort du Loup d’Alfred de Vigny !

 « Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler »

 Apprendre à mourir : l’ultime sagesse

Oui, Axel Kahn : une mort, par sa discrète quoique publique grandeur avant ce définitif au-revoir, exemplaire ! Elle s’apparente même là, par-delà sa douleur, à celle des premiers philosophes grecs, pour qui, ainsi que le professa Socrate au seuil de son propre trépas, la philosophie, cet art de la sagesse, consiste, avant tout, à apprendre à mourir. C’est là, d’ailleurs, ce qu’écrit son principal disciple, Platon, en son Phédon, l’un de ses plus beaux dialogues :

« Ceux qui philosophent droitement s’exercent à mourir, et il n’y a pas homme au monde qui ait moins qu’eux peur d’être mort. »

Cette assertion, Cicéron, héritier de la pensée grecque, mais appartenant à la culture romaine, la fera également sienne dans sa fameuse Consolation. Il y réitère donc :

« Car la vie entière du philosophe, nous le savons, est une préparation à la mort. »

Marc Aurèle, autre grand stoïcien, admirateur d’Épictète, enjoint, dans le Livre IX de ses Pensées :

« Ne méprise pas la mort, mais sois content d’elle, puisqu’elle est une des choses que veut la nature. (…) Il est d’un homme réfléchi de ne pas s’emporter violemment contre la mort ni de la dédaigner, mais de l’attendre comme un événement. »

Montaigne, en pleine Renaissance, ne dira pas autre chose, lui non plus, dans le livre I de ses Essais et, plus spécifiquement, en son chapitre XX, dont le célèbre titre, « Que philosopher, c’est apprendre à mourir », synthétise à merveille les affirmations concernant cette thématique.

ARS MORIENDI : Axel Kahn ou la mort dandy

C’est le Précis de décomposition de Cioran, au XXe siècle, qui se profile, en filigrane, à travers ces lignes. Dissertant sur la secrète mais véritable fonction de l’habit, qu’il considère comme un artifice destiné à cacher la réalité mortelle de la condition humaine, Cioran y observe dans le chapitre intitulé Philosophie vestimentaire, que ce dandy d’Axel Kahn n’aurait certes pas désavouée :

« L’habit s’interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir : vous comprendrez que vous êtes mortels ; Promenez vos doigts sur vos côtes comme sur une mandoline, et vous verrez combien vous êtes près du tombeau. C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité : comment peut-on mourir quand on porte une cravate ? Le cadavre qui s’accoutre se méconnaît, et, imaginant l’éternité, s’en approprie l’illusion. La chair couvre le squelette, l’habit couvre la chair : subterfuges de la nature et de l’homme. Duperies instinctives et conventionnelles : un monsieur ne saurait être pétri de boue ni de poussière… Dignité, honorabilité, décence, – autant de fuites devant l’irrémédiable. »

Memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir », chuchotait l’esclave à l’oreille de l’empereur romain, alors juché sur son triomphal char, le jour même de son sacre : fameux Ars Moriendi !

Finitude de la condition humaine

Bref, et pour clore ici le débat, l’homme serait donc essentiellement, ontologiquement plus que naturellement, un « être-pour-la-mort », comme le stipule Heidegger, d’une formule saisissante, dans Être et Temps. C’est là ce que la phénoménologie appelle, depuis Husserl, son fondateur, la « finitude ». L’expression est magnifique. Elle renvoie, en outre, à ce que Malraux nommait quant à lui, conformément à l’intitulé de l’un de ses romans les plus existentialistes, « la condition humaine ».

Ainsi, cette mort, sur laquelle la philosophie, dès l’origine, disserte tant, jusqu’à en faire son principal objet de réflexion, Axel Kahn l’avait-il donc, au terme de sa maladie, pleinement acceptée, en toute sérénité, sans amertume ni frayeur, sans même cette inquiétude qui, d’ordinaire, préside à son funeste cortège à l’intérieur de l’imaginaire occidental. Au contraire : être aussi sensible qu’intelligent, il l’avait parfaitement intégrée, au point de se l’approprier, comme en attestent ses récents « post » sur Internet et Facebook, jusque dans ses ultimes réflexions et derniers écrits, aussi modestes en apparence que grandioses en profondeur.

Ainsi renouait-il avec cette « mort apprivoisée », sinon encore « familière », qui, aux dires de Philippe Ariès en ses Essais sur l’histoire de la mort en Occident, caractérisa l’édifice mental du Moyen Âge avant que la société industrielle du XIXe siècle, relayée à l’époque contemporaine par le libéralisme économique, ne vînt  en faire, conformément à sa vision prophylactique du monde, une « mort refoulée, cachée, interdite », exclue de notre conception, embourgeoisée, matérialiste et aseptisée, de la vie, confinée comme une maladie contagieuse ou, pis, honteuse, occultée comme la folie, tue comme le crime, reléguée, enfin, aux marges de nos villes comme de notre existence.

Axel Kahn, de fait, aura finalement accompagné ainsi, avec ses ultimes pensées, où il livre peut-être donc là aussi l’essentiel de lui-même, sa propre mort : suprême élégance, ou la grâce de la grâce !

Montaigne, dans ses Essais, ne recommandait-il d’ailleurs pas à ses lecteurs, à nouveau en parfait accord là avec ce que préconise la sagesse socratique, d’ « apprivoiser », littéralement, la mort ? Bref : c’est dans l’expérience de la mort, ultime mais inévitable épreuve de la vie, que se trouveraient paradoxalement, pour qui sait transformer cette apparente négativité en une effective positivité, les conditions du dépassement de la finitude humaine. C’est là ce que, entendant ainsi infirmer la « conscience malheureuse », disait déjà Hegel lorsqu’il expliquait, dans La phénoménologie de l’esprit, le mécanisme de cette dialectique inhérente au processus de vie dans son rapport, via la force de l’esprit, à la mort et donc, en définitive, à l’être dans sa totalité, y compris en tant que réceptacle ontologique du sujet, c’est-à-dire du « moi ». Nietzsche l’avait soutenu lui aussi, d’une certaine manière, dans une maxime, quelque peu éculée aujourd’hui, de son Crépuscule des Idoles :

« Ce qui ne me tue pas me fortifie (appris à l’école de guerre de la vie). »

AMOR FATI : de l’élégance de la vie à la sublimation de la mort

Semblable pensée s’avère également le point de départ de cet « amor fati – autrement dit, en élargissant la notion d’ « amour », l’acceptation, loin de tout fatalisme, du destin – que le philosophe allemand développe dans ce même opuscule. Ainsi, à ce dépassement de la douleur, et donc de soi en dernière analyse, à cette définitive victoire de la vie sur l’adversité, sinon la mort elle-même, les psychologues d’aujourd’hui (voir, à ce propos, les travaux de Boris Cyrulnik) ont-ils finalement donné, dans le sillage de la dialectique hégélienne, un nom : la « résilience », par où la négativité des faits se mue, pour qui en a la force mentale ou le courage moral, en positivité de l’esprit. Transcendance de la conscience !

Certes cette attente, cette acceptation et même cette sublimation, de la mort, son phénomène biologique comme son caractère naturel, n’en réduisent-ils pas pour autant, sur le plan philosophique, sinon théologique, son inaliénable, éternelle part de mystère, souvent même choquante, paradoxalement, pour le commun des mortels. Vladimir Jankélévitch, dans La Mort, écrit, via une tout aussi fine réflexion sur l’immortalité, à propos de cette distinction aussi subtile que fondamentale :

« La mort est par excellence l’ordre extraordinaire. C’est bien plutôt la suspension de la mortalité (…), l’immortalité qui serait le (…) prodige et la (…) merveille… En réalité, l’immortalité elle-même est à la fois indémontrable et rationnelle, comme la mort est à la fois nécessaire et incompréhensible. Mais à la différence de l’immortalité (et de Dieu), la mort est d’abord une évidence de fait, une évidence obvie et familière. »

Dont acte, par-delà pareil étonnement et semblable tristesse face à la mort !

Un paradoxe existentiel : la mort n’existe pas!

Reste à savoir, en ces conditions, si la mort elle-même ne relève pas aussi du « non-être, comme le pensait Épicure au regard de la connaissance, lorsqu’il avançait, après l’avoir intrinsèquement liée, en bon sensualiste-matérialiste qu’il était, à « la privation de toute sensation », que « la mort n’est rien pour nous ». Davantage : qu’elle n’existe pas ! De fait, écrit-il dans sa Lettre à Ménécée :

«  Accoutume-toi à penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de toute sensation. Par conséquent, la connaissance de cette vérité que la mort n’est rien pour nous nous rend capables de jouir de cette vie mortelle, non pas en y ajoutant la perspective d’une durée infinie, mais en nous ôtant le désir de l’immortalité. Car il ne reste plus rien à redouter dans la vie, pour qui a vraiment compris qu’il n’y a rien de redoutable dans le fait de ne pas vivre. »

Épicure avait renoué là, paradoxalement, avec l’ataraxie stoïcienne : l’absence de tout trouble pour l’âme, à l’instar, justement, d’Axel Kahn lui-même !

Lucrèce, disciple latin d’Épicure, est encore plus clair et tranchant, bien qu’il parte d’une réflexion portant sur l’intrinsèque union de l’âme et du corps, dans son De rerum natura (De la nature des choses). Il y affirme :

« La mort n’est rien pour nous et ne nous touche en rien puisque : l’esprit révèle sa nature mortelle. (…) de même quand nous ne serons plus, l’âme et le corps dont l’unité formait la nôtre désormais séparés, rien, absolument rien, nous qui ne serons plus, ne pourra nous atteindre ou émouvoir nos sens (…) »

Oui, c’est tout cela, inestimable legs spirituel, que le dernier mais lucide Axel Kahn, parvenu ainsi à l’inéluctable terme de son existence, nous enseigne au faîte d’une sagesse digne, en ces dramatiques et pourtant très réalistes circonstances, des plus grands philosophes : qu’il ne faut point craindre la mort dans cette juste mesure où elle s’avère être finalement, pour qui a l’intelligence de l’accepter sereinement, l’ultime mais nécessaire phase, comme si elle lui était indissolublement liée, de la vie. Admirable, rare et précieuse leçon de vie tout autant que de mort : une véritable esthétique, également, de la disparition !

Merci, cher Axel, pour cet héritage sans prix, tant il est grand, beau et haut !

                   Daniel Salvatore SCHIFFER*

 

*Philosophe, auteur du « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).


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