INTERNATIONAL

Le Royaume-Uni, une terre d’asile ou une terre de désillusion ?

Little Alma dans un camp de réfugiés. D.R.
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Une poupée géante en mouvement qui a traversé l’Europe pendant quatre mois sur des échasses a atteint les côtes britanniques mardi 19 octobre 2021 lors de la dernière étape d’un voyage de 8.000 kilomètres représentant ainsi le parcours de nombreux réfugiés syriens. Little Amal, la marionnette de 3,5 mètres représente une jeune réfugiée syrienne âgée de 9 ans. Elle a commencé son voyage à Gaziantep le long de la frontière syro-turque et a continué à travers la Grèce, l’Italie, la Suisse, l’Allemagne, la Belgique et la France.

Sur son chemin, la poupée a déjà ému de nombreuses personnes venues à sa rencontre. Près de 25 000 internautes suivent le périple d’Amal sur Instagram, où les organisateurs du projet les incitent à faire des dons pour aider les enfants réfugiés.

Son prénom n’a pas été choisi au hasard, puisque Amal signifie « espoir », en arabe.

C’est Jude Law, l’acteur britannique qui a accueilli la marionnette géante à Folkestone. Une ville côtière et portuaire située dans le comté du Kent, au sud-est de l’Angleterre. Voisine de Douvres, elle est bordée par la Manche. La poupée est arrivée de Calais, un itinéraire emprunté par les personnes cherchant refuge au Royaume-Uni. Cette marionnette géante a traversé l’Europe à pied pour rappeler le sort des millions d’enfants et de jeunes déracinés.

Ce projet itinérant, intitulé The Walk, est issu de l’équipe qui a reproduit sur scène le camp de réfugiés de la Jungle de Calais. Il se veut à la fois un événement artistique international et une épreuve d’endurance. Little Amal a été construite par la Handspring Puppet Company, qui créait auparavant les vedettes équines de la version scénique de War Horse.

Sur le front de mer, une foule d’enfants locaux était également présente pour rencontrer Little Amal, lors de sa première apparition sur le sol britannique.

Un peu plus tard, la poupée syrienne est réapparue sur la plage au son des cloches, avant de se diriger vers une voie ferrée désaffectée où des chorales et des chanteurs du coin l’ont rencontrée. C’est alors que la petite Amal s’est éloignée le long de l’ancienne voie ferrée.

Après Folkestone, Little Amal se rendra à Canterbury, Londres, Oxford, Coventry, Birmingham, Sheffield et Barnsley avant que le théâtre de rue itinérant complexe de 14 semaines ne se termine à Manchester le 3 novembre.

Depuis qu’elle a quitté Gaziantep, Little Amal et son entourage d’environ 25 personnes ont dû faire face aux exigences frontalières liées au Covid pour traverser le pays suivant sur leur itinéraire.

En chemin, ils ont participé à des concerts, des fêtes et des ateliers. Et à Rome, la petite Amal a été accueillie par le pape François.

Dixième anniversaire dans la capitale britannique

À Londres, Little Amal fêtera ses 10 ans, avec un gâteau imaginé par le chef Yotam Ottolenghi, le dimanche 24 octobre lors d’une soirée au musée V&A, à laquelle les enfants de toute la capitale ont été conviés. Le directeur artistique Amir Nizar Zuabi a déclaré que la visite à Londres serait « une nouvelle aventure. C’est un moment doux-amer de découvrir une ville dont elle a beaucoup entendu parler, mais aussi de passer à l’âge adulte alors qu’elle fête son premier anniversaire loin de ses parents ».

Il y aura également des événements dans toute la ville, notamment à la cathédrale Saint-Paul, à la cathédrale de Westminster, au Royal Opera House, au Southbank Centre, au National Theatre et à Trafalgar Square. Les organisateurs ont déclaré qu’ils voulaient « mettre en évidence les millions d’enfants déplacés qui sont plus vulnérables que jamais pendant la pandémie mondiale ».

Crise migratoire

Selon les données fournies par l’agence des Nations Unies pour les droits de l’enfant Unicef, les enfants représentent moins d’un tiers de la population mondiale, mais près de la moitié des réfugiés dans le monde.

Plus de 33 millions d’enfants ont été déplacés de force depuis la fin 2020, soit environ 13 millions d’enfants réfugiés. Aujourd’hui, un million d’enfants sont demandeurs d’asile et environ 3,7 millions d’enfants réfugiés vivent dans des camps ou des centres collectifs.

Presque tout le monde ici connaît cette peinture, qui fait partie de la conscience de Folkestone.

Pourquoi Folkestone ?

C’est une terre d’accueil de longue date. En effet, en août 1914, à l’aube de la Première Guerre mondiale, la ville de Folkestone, à quelques kilomètres de Douvres, a vu sa population doubler en un jour, avec l’arrivée d’environ 16 000 migrants belges fuyant l’invasion allemande. Cette scène a été immortalisée dans un tableau peint en 1915, qui demeure la plus grande pièce du musée municipal. « Presque tout le monde ici connaît cette peinture, qui fait partie de la conscience de Folkestone », assure le conservateur, Darran Cowd.

L’accueil dans une ancienne caserne militaire

Le littoral du sud-est de l’Angleterre est confronté à une vague continue d’arrivées de migrants. À Folkestone, la situation des réfugiés est tragique. Selon des médias britanniques, en septembre 2021, une partie de la caserne militaire Napier a été déclarée impropre à l’habitation après deux cas de Covid. Un juge de la Haute Cour et des inspecteurs ont critiqué les conditions de vie.

Cependant, le site a été prêté au ministère de l’Intérieur, il y a un an pour une utilisation d’urgence au milieu d’un nombre croissant de personnes traversant la Manche. Le Home Office a déclaré que l’ancienne caserne de Folkestone, dans le Kent, pouvait être utilisée.

Au cours de l’année écoulée, les conditions de détention sordides à la caserne Napier ont fait que des cas de Covid-19 se sont propagés, multipliés.

Malgré le tollé continu des organisations caritatives et des organisations de réfugiés, le gouvernement britannique a annoncé le mois dernier que la caserne pourrait être utilisée pour l’hébergement jusqu’en 2025.

Un responsable d’Amnesty International UK, a déclaré : « Au cours de l’année écoulée, les conditions de détention sordides à la caserne Napier ont fait que des cas de Covid-19 se sont propagés, multipliés. Exacerbés par les traumatismes psychologiques, les réfugiés ne souhaitent pas en faire plus afin d’exercer leur droit de demander l’asile au Royaume-Uni. Les casernes sont désormais synonymes de la cruelle injustice des tentatives du gouvernement de se soustraire à sa responsabilité et de fournir un système d’asile juste, humain et correctement géré ».

La caserne de Napier. D.R.

Le quotidien des réfugiés dans la caserne Napier

En septembre 2020, les autorités ont commencé à utiliser la caserne délabrée de Napier après que le site a été prêté au ministère de l’Intérieur par le ministère de la Défense. Parfois, plus de 400 demandeurs d’asile ont été hébergés dans des dortoirs prévus pour 14 personnes.

Le Public Health England a averti le ministère de l’Intérieur que les conditions de vie en commun pourraient présenter un risque de Covid.

Selon la presse britannique, les plans se sont poursuivis pour y loger des demandeurs d’asile de diverses zones de conflit. En janvier et février 2021, une épidémie massive de Covid a touché 197 demandeurs d’asile. Ce qui a obligé le ministère de l’Intérieur a faire évacuer les casernes progressivement. Mais en avril 2021, il a commencé à les remplir de nouveau et une centaine de personnes sont logées là-bas. Malgré la confirmation récente de nouveaux cas de Covid.

Le ministère de l’Intérieur a également été condamné pour avoir placé dans la caserne des personnes vulnérables, victimes de torture et d’autres traumatismes. La caserne a également été un pôle d’attraction pour les manifestations de militants d’extrême droite.

On a été jetés dans un cargo puis on a atterri à Calais et dans ce camp. Les conditions sont moyennes. Mais on veut rester en sécurité.

Une vie merveilleuse ?

Plusieurs réfugiés de l’Érythrée ont décrit leurs conditions de vie sur le campement qui sont bonnes. Ils jouent, mangent et se promènent. Dès leur arrivée à Calais, la police aux frontières les amène ici et ils ont le droit de rester 6 à 90 jours. Pour une autre personne de l’Érythrée, il espère être dans un autre endroit pour travailler à Manchester.

Et, trois personnes de la Province iranienne du Kurdistan ne savent pas comment ils sont venus. « On a été jetés dans un cargo puis on a atterri à Calais et dans ce camp. Les conditions sont moyennes. Mais on veut rester en sécurité ».

Aux abords de la caserne

À part les réfugiés qui entrent et sortent de la caserne Napier, on y voit des joggers, des cyclistes, des familles et des enfants qui se promènent sur le trottoir en face.

Juste en face du camp se trouve un parc où les migrants boivent de la bière en se posant sur l’herbe.

Malheureusement, la route n’est pas très éclairée, seule la lumière des phares des voitures qui passent par là donne un peu de clarté. Malgré le nombre des migrants à la caserne, une certaine sécurité règne. Selon un chauffeur de taxi de Folkestone, les agents de sécurité du camp sont récupérés par les taxis pour se rendre à l’hôtel après une journée de travail. « Là-bas travaillent des cuisiniers et médecins. Malheureusement ce n’est pas très propre, beaucoup de rats y prolifèrent ».

Un dispositif d’asile à remettre en cause

Pour le député conservateur de Folkestone, Amian Collins, la situation n’a que trop duré : les traversées de la Manche doivent « cesser ». Et, les demandes d’asile au Royaume-Uni doivent se faire en priorité depuis l’étranger, via « les voies légales » qui existent déjà dans les pays de transit, notamment dans les camps de l’agence des Nations unies pour les réfugiés. L’élu de 47 ans soutient le projet de loi « Nationalité et frontières » du gouvernement britannique, débattu depuis juillet au Parlement. Ce texte vise notamment à augmenter à quatre ans, contre six mois actuellement, la peine de prison encourue par les migrants qui cherchent à entrer illégalement dans le pays. Présenté par l’exécutif comme « juste, mais ferme », le document prévoit aussi d’accorder moins de droits aux demandeurs.

Pourtant, le projet de loi est dénoncé par les associations d’aide aux migrants à Folkestone. Pour ces militants, la « crise migratoire » brandie par Londres n’existe pas.

Selon les derniers chiffres, plus de 800 personnes ont traversé la Manche pour se rendre dans le Kent en trois jours, a indiqué le ministère de l’Intérieur. La plupart d’entre eux risquent leurs vies en venant au Royaume-Uni et d’y vivre dans des conditions déplorables. Malgré cela les réfugiés se disent « satisfaits » comparé sans doute aux camps à Calais.

Alexander SEALE (à Londres)


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