LITTERATURE

Chronique: “Chevreuse”, de Patrick Modiano

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Le personnage principal du dernier roman signé Modiano, est Jean Bosmans, que le lecteur a déjà rencontré dans L’horizon (Gallimard, 2010). Nous apprenons, lisant Chevreuse, que Jean Bosmans, enfant, a habité une maison sise rue du Docteur- Kurzenne, à Jouy-en-Josas, dont le propriétaire était une dame, Rose-Marie Krawell, tout comme l’auteur, Patrick Modiano, ainsi qu’il le raconte dans son autobiographie Un pedigree (Gallimard, 2005). De là à penser qu’il est lui-même le modèle de Jean Bosmans…

Dans le livre publié cette année, Au Printemps des monstres, récemment commenté dans ces colonnes, Philippe Jaenada révèle d’ailleurs que les livres de Patrick Modiano ont un aspect autobiographique : ces gens « peu recommandables », ces fantômes, « ne pouvant revivre le passé pour le corriger, le meilleur moyen de les rendre définitivement inoffensifs et de les tenir à distance , ce serait de les métamorphoser en personnages de roman » (p.34) ; « entre la vie réelle et la fiction existaient des frontières confuses » (p.151) ; de ces rencontres fugaces et hasardeuses ne restaient que des traces à moitié effacées dans son livre (150 et 152).

Patrick Modiano connut-t-il une aventure avec la femme dissimulée sous le nom de Martine Hayward (p .109) ? Entretint-il une liaison avec Camille (« Tête de mort ») (Chevreuse, passim) ? Avec Margaret Le Coz (L’horizon) ? Était-il violent quelquefois dans sa jeunesse (L’horizon, p.58) ? Est-ce de lui qu’il dit qu’il a « essayé de construire, au cours de ces dizaines d’années, des avenues à angle droit, des façades bien rectilignes, des poteaux indicateurs pour cacher le marécage et le désordre originels, les mauvais parents, les erreurs de jeunesse » (L’horizon, p.168) ?

Grâce à la littérature, tout est toujours à recommencer, il peut échapper au « sentiment de culpabilité qu’il éprouvait depuis son enfance sans savoir pourquoi, et cette impression désagréable de marcher souvent sur du sable mouvant… » (L’horizon, p.78). C’est l’Eternel Retour propre à Nietzsche.

Les romans de Patrick Modiano nous replongent en général dans l’époque des chansons de Serge Latour, il y a plus de cinquante ans (p.14), des numéros de téléphone comprenant un indicatif (à Paris) et permettant de savoir « tout de suite de quel quartier il s’agissait » (p.81), du marché noir, de l’immédiat après-guerre : « la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs- les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi .Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui » (p.60).

Si un auteur se définit par un style (ce que nous pensons), comme Amélie Nothomb dans un autre registre, Patrick Modiano est un véritable auteur, un des seuls qui, en littérature française, passera à la postérité. Ce n’est pas un hasard si le Prix Nobel lui a été décerné.

 

Modiano, Patrick, Chevreuse, Ed. Gallimard, 159 p., (18 €)

Jacques MELON


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