OPINION

Un scandaleux sommet de désinformation

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Les Talibans vus par une certaine presse française 

Scandaleux ! Un sommet de désinformation, sinon de manipulation journalistique ! Comment qualifier autrement la prestation de l’une des photoreporters les plus appréciées (mais dont, par charité chrétienne, je tairai ici le nom), lors du Journal Télévisé de 20h, sur une importante chaîne française, de ce dimanche 17 octobre 2021 ?  Elle y fut invitée, en effet, afin d’y présenter, en les commentant, quelques-uns de ses clichés mettant en scène, ces jours derniers, les talibans, dont on sait qu’ils viennent de reprendre le pouvoir, après la piteuse retraite des troupes américaines, en Afghanistan.

L’indescriptible horreur des crimes talibans

Ainsi pouvions-nous légitimement penser, comme je le fis moi-même, attentif et intéressé, que cette photojournaliste, plusieurs fois récompensée par la profession et même quelques institutions des plus officielles, allait nous montrer à cette occasion, en « prime time » lors de l’un des principaux journaux télévisés de l’Hexagone, à une forte heure d’écoute, les crimes, indescriptibles, perpétrés, en toute impunité, par ces mêmes talibans : des fondamentalistes islamistes qui, par leur inconcevable niveau de barbarie, auraient naguère même fait probablement tressaillir à maints égards, de sinistre mémoire, les plus enthousiastes des sympathisants de l’horreur nazie ?

Car dans les faits, par-delà même leurs discours de façade, destinés seulement à amadouer les démocraties modernes afin d’en retirer tous les possibles profits, surtout financiers, que font-ils donc de si différent, ces talibans sévissant aujourd’hui en Afghanistan, que les nazis hier en Allemagne ?

Ils massacrent, de la même, violente et impitoyable façon, leurs opposants. Ils persécutent et tuent, à tours de bras, les intellectuels. Ils trucident et pendent en place publique les homosexuels, exhibant ensuite sans vergogne leurs corps mutilés sous la torture. Ils battent des femmes qu’ils enferment, de surcroît, sous ces prisons ambulantes que sont les burkas. Ils violent, hilares ou hallucinés sous les mortifères effets de la drogue (le pavot, notamment), les adolescents ou, pis encore, de jeunes garçons. Ils brûlent en masse, comme autant d’honteux autodafés, les livres, les bibliothèques et les musées. Ils interdisent toute forme d’art au prétexte que les artistes sont, face aux prétendues injonctions d’une tout aussi fallacieuse charia, des « dégénérés ». Ils brandissent leurs fusils comme Goebbels, l’odieux théoricien de la propagande nazie, sortait autrefois son revolver lorsque, de son propre et infâme aveu, il entendait le mot « culture » ! Et j’en passe, et des pires !

Et bien non, au lieu de tout cela, à la place de ces véritables crimes contre l’humanité, ce sont des images extrêmement policées, édulcorées, esthétisantes au possible et parfois même attrayantes, où ces très démagogiques talibans prenaient gentiment la pose, revêtus pour la circonstance d’habits plutôt chatoyants, devant l’appareil photo de ladite photoreporter, qui, sans réel esprit critique ni sens approfondi de l’analyse, nous furent superficiellement donner à voir, sur le plateau de ce JT, ce soir-là !

Un révisionnisme historique, outre la manipulation médiatique, qui ne dit pas son nom

Pis : cette même photoreporter, que le présentateur de ce JT questionna à peine à ce douloureux sujet, crut même percevoir, chez ces talibans, une incontestable dose, eut-elle encore l’impudence de déclarer, d’ « humanité », où tout, insista-t-elle en relativisant, sinon en minimisant, leurs horribles méfaits, « n’est pas blanc ou noir ». Pensez, renchérit-elle-même, sans manifestement éprouver le moindre sentiment de gêne ni de remords, tout juste un tantinet d’embarras, ils écoutent même une chanteuse de pop rock telle que Britney Spears à travers la sonnerie de leur téléphone portable ! Certes : Hitler aussi paraissait « humain » lorsqu’il caressait, le sourire aux lèvres, la tête des enfants ou ses propres chiens pendant que, dans le complaisant silence du monde, six millions de juifs périssaient, dans les pires conditions, à Auschwitz !

Bref, semblait-on dire là tous en chœur, pour évoquer l’actuel sort de l’Afghanistan aux sanguinaires mains des Talibans, sur le plateau de ce JT de ce dimanche 17 octobre 2021 : « Circulez, il n’y a rien, ou si peu, à voir, hormis de belles et inoffensives photos, lissées comme sur du papier glacé : presque un non-événement ; silence, on tue ! » Indécent ! Ahurissant, sinon révoltant ! J’imagine, à ces mots, face à pareille effronterie, semblable et incompréhensible autocensure, la réaction, outrée, sinon indignée, des pauvres Afghans – la diaspora afghane en France et en Europe – devant leur écran de télévision !

Un triste et coupable déni, pour les besoins de l’audimat, de la souffrance humaine

D’où, aussi nécessaire qu’urgente face à la tragique réalité de la situation en Afghanistan aujourd’hui : peut-on à ce point pratiquer, pour les besoins du 20h et favoriser ainsi l’audimat, la langue de bois ? Cacher des faits aussi cruels, abominables ? S’adonner, pour ne point heurter la sensibilité des téléspectateurs ou, pis encore, gagner ainsi les bonnes grâces de ces mêmes talibans en vue d’obtenir l’indispensable laissez-passer en vue d’un ultérieur reportage, peut-être pour le dernier magazine à la mode  ou même une expo qui fera courir le Tout-Paris, à un tel déni, aussi honteux qu’obséquieux, de cette triste réalité, pourtant aussi visible qu’objective pour qui ne craint point d’aller chercher la véritable information, qu’est celle de l’immense souffrance humaine, sous l’obscure et impitoyable férule de ces talibans, du peuple afghan ?

Veut-elle donc, la rédaction en chef de ce fameux JT, que je lui fasse parvenir les atroces vidéos, les insoutenables séances de torture et les cris désespérés de mères obligées de vendre parfois leurs enfants afin de se nourrir, que m’envoient chaque jour sur mon téléphone portable, clandestinement tant ils sont terrorisés à l’idée des effroyables représailles qui pourraient s’abattre sur eux s’ils étaient découverts, ces malheureux Afghans, lesquels, malgré la peur qui les tenaille, me supplient, le cœur déchiré et l’âme en peine, de dévoiler au monde, contrairement à ce que vient de prétendre cette photoreporter en ce témoignage public aux allures de révisionnisme politico-historique, ces monstruosités ?

Trahison d’une certaine presse occidentale face à l’actuel martyr du peuple afghan

Autant dire que là, en n’obéissant ni à ses valeurs morales ni à ses principes universels, mais en trahissant au contraire ainsi, face à l’actuel martyr du peuple afghan, sa propre conscience, ses lois démocratiques comme sons sens de la liberté, une partie non négligeable de la presse française aura ainsi, une fois de plus, failli à son devoir le plus impérieux : celui d’informer correctement, honnêtement et impartialement, l’opinion publique, nationale aussi bien qu’internationale, sur un sujet aussi grave que celui de l’oppression, par des barbares d’un autre âge, de tout un peuple : le pauvre mais digne peuple afghan !

L’Histoire, avec le recul du temps, jugera, certes, cet outrage à la vérité même des faits. Mais, en attendant, ce fut là, sous le couvert du professionnalisme, une grave insulte à la déontologie journalistique tout autant qu’au peuple afghan !

Daniel Salvatore SCHIFFER

 

 

Philosophe, auteur, notamment, de « Requiem pour l’Europe – Zagreb, Belgrade, Sarajevo » (Ed. L’Âge d’Homme »), « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Lord Byron » (Gallimard-Folio Biographies), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur), « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné », « Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art » et « La constellation Dante – Le chant du Sublime » (publiés aux Editions Erick Bonnier), « L’Ivresse artiste – Double portrait : Baudelaire-Flaubert » et « Le meilleur des mondes possibles » (publiés chez Samsa Editions et coécrit avec Robert Redeker, Elsa Godart et Luc Ferry).

 


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