INVASION DE L'UKRAINE

« L’Ukraine ne remplit pas les conditions pour entrer dans l’Union européenne »

Le président ukrainien, Volodymyr Zelenski et le Premier ministre britannique, Boris Johnson lors d'une visite à Kyiv. AFP

Suite à la proposition du président français Emmanuel Macron de créer une « communauté politique européenne » destinée à rassembler les pays européens candidats à l’adhésion ou ceux qui sont sortis de l’Union européenne, nous avons rencontré Tanguy Struye de Swielande, docteur en sciences politiques et professeur en relations internationales à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve. Il estime que celui dont le pays préside l’Union européenne a raison de dire qu’il faudra encore de nombreuses années avant que l’Ukraine puisse éventuellement rejoindre l’UE. Il invite le président Volodymyr Zelenski qui critique la position d’Emmanuel Macron à faire attention et de ne pas tomber dans le syndrome d’Hubris qui guette les gens au pouvoir (orgueil et arrogance), ndlr.

Professeur, les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se sont réunis à Bruxelles lundi 16 mai pour tenter de débloquer la situation relative à l’embargo progressif des pays de l’Union européenne sur le pétrole russe. La Hongrie marque son véto pour le moment. Comprenez-vous la position de la Hongrie, celle-ci n’est-elle pas tout doucement en train de se mettre au ban de l’Europe ?

Il ne faut pas oublier que le régime Orban partage la vision conservatrice du régime de Poutine concernant les valeurs. Cela étant, la Hongrie est très dépendante des importations de pétrole et de gaz russe et estime se trouver dans une situation délicate. Il est évident qu’elle marchande avec l’UE pour obtenir des compensations et d’une certaine façon, elle est en position de force puisqu’il faut l’unanimité au niveau de l’UE. Chaque pays a tendance avant tout à défendre son intérêt national. La Belgique l’avait également fait concernant le diamant.

Kiev n’a pas accueilli favorablement la position d’Emmanuel Macron de créer une communauté politique européenne permettant d’inclure temporairement Kiev. La position de l’Ukraine est-elle logique selon vous ?

L’Ukraine doit réaliser qu’il y a des conditions pour entrer dans l’UE, conditions qu’elle ne remplit pas et ne remplissait déjà pas avant le conflit. Le président Macron a raison quand il dit qu’il faudra encore de nombreuses années avant que l’Ukraine puisse éventuellement rejoindre l’UE. Le président Zelenski doit faire attention de ne pas tomber dans une certaine hubris et éviter comme on dit en anglais de « punching above your weight ». Zelenski doit dès lors faire attention avec ce genre de déclarations, car si elles se répètent, cela pourrait à un moment se retourner contre lui.

L’Ukraine doit réaliser qu’il y a des conditions pour entrer dans l’UE, conditions qu’elle ne remplit pas et ne remplissait déjà pas avant le conflit.

Les parlements suédois et finlandais ont enclenché leur candidature d’entrer dans l’Otan. Il semble désormais ne plus faire aucun doute sur leurs adhésions. La Russie estime qu’il s’agit d’une grave erreur, dont les conséquences auront une portée considérable. De quelles conséquences pourrait-il s’agir ?

On peut comprendre, face à l’agressivité russe, que des pays comme la Finlande et la Suède souhaitent rejoindre l’OTAN. Toutefois, une attaque conventionnelle contre ces pays semble peu probable étant donné l’état de l’armée russe. Ce que l’on constate ici, c’est le fait qu’en relations internationales, les perceptions et interprétations prennent souvent le dessus. Il existe également un risque que l’élargissement de l’OTAN à ces deux pays affaiblisse l’Union européenne de la défense.

Cela étant, si un élargissement de l’OTAN peut renforcer l’alliance, il risque de rendre tout dialogue avec Moscou encore plus compliqué, mais aussi d’encourager une course aux armements encore plus prononcée et de voir la guerre hybride s’établir durablement et donc, de renforcer le dilemme de sécurité. Face à cette nouvelle réalité d’un environnement international qui sera marqué par la contestation et la compétition, je ne suis pas certain que les politiques belges et européens préparent suffisamment leurs populations.

Il existe également un risque que l’élargissement de l’OTAN à la Suède et à la Finlande affaiblisse l’Union européenne de la défense.

Les renseignements américains et britanniques affirment que les troupes russes ont été délogées de Kharkiv. De même, il semblerait que les Russes aient abandonné l’objectif d’Izioum. Le Donbass semble être le seul objectif atteignable pour le moment du côté du Kremlin. Comment comprendre une telle défaillance ? Poutine pourrait-il arrêter son « opération » si le Donbass était entre ses mains ?

Les défaillances de l’armée russe sont aujourd’hui bien connues : manque de préparation, moral peu élevé, problèmes de logistique, matériel vétuste, manque de coordination, pression politique, corruption, état-major incompétent, flexibilité décisionnelle absente, processus décisionnel rigide et centralisé, sous-estimation de l’adversaire, méconnaissance du terrain, renseignement défaillant….

Vu la situation sur le théâtre des opérations il devra se satisfaire, s’il parvient à le prendre, du Donbass. Il faudra également voir quels sont les objectifs russes par rapport à Odessa, et donc analyser s’ils ont encore les moyens d’enclaver l’Ukraine en prenant Odessa afin de former un couloir jusqu’à la Transnistrie (Moldavie).

Les mêmes pensent que la guerre pourrait prendre un nouveau tournant en faveur de l’Ukraine dès la fin mai. L’Ukraine estime même qu’elle pourrait remporter la guerre dès le mois d’août. Que pensez-vous de ces déclarations ?

Vu la guerre d’informations menée par les Russes, les Ukrainiens, mais également les Européens et les Américains, il me semble qu’il faut se méfier de ce genre de déclarations et plutôt se concentrer sur l’évolution du conflit jour après jour. Le conflit risque encore d’être long, en particulier s’il se transforme en conflit gelé avec deux armées qui se font face, sur un théâtre d’opération où la ligne de front ne bouge quasi plus.

Vladimir Poutine n’est-il finalement pas le grand perdant dans cette guerre ? Il a fait naître un sentiment patriotique ukrainien, il a redonné de l’élan à l’Europe et à l’OTAN, l’OTAN va probablement s’agrandir, les armées russes semblent défaillantes … Comment imaginer une suite positive à ce conflit ?

Notre vision occidentale de la guerre n’est pas la même que celle des Russes : si la Russie parvient  à prendre le contrôle du Donbass et à maintenir le contrôle de la Mer d’Azov, ce ne sera pas nécessairement une défaite (bien que le coût militaire serait très élevé). Il ne faut pas oublier en outre, que nous perdons toute influence dans la région du pan-sahel au profit des Russes et probablement des Chinois. La confrontation se fait sur tout l’échiquier international, on l’oublie un peu trop vite !

Est-ce que l’Ukraine sortira gagnante de cette guerre? Rien n’est moins sûr : elle risque de perdre une partie de son territoire, des parties du pays devront être reconstruites.

Est-ce que l’Ukraine en sortira gagnante ? Rien n’est moins sûr : elle risque de perdre une partie de son territoire, des parties du pays devront être reconstruites, il faudra déminer le pays, l’entrée au sein de l’OTAN et de l’UE apparait exclue à moyen terme, les effets psychologiques sur la population seront importants…

Enfin, cette guerre confirme aussi la division du monde et une perte d’influence occidentale : dans cette guerre, l’Occident (dont l’UE) s’est certes unie, en tout cas à court terme, mais il se trouve finalement assez isolé sur la scène internationale car de nombreux pays dont l’Inde, la Chine, des pays africains et d’Asie ont soit choisi le camp des Russes soit refusé de vraiment choisir. Une telle situation devrait faire réfléchir l’Occident sur son image et la manière dont il est perçu par le reste du monde !

Entretien: Eugénie Cortus