Société

Jeux de hasard et addiction : Un cadre légal répressif produit des joueurs


Le débat actuel sur les jeux de hasard soulève la question de la pertinence de la censure publicitaire pour lutter contre les comportements addictifs. Si combattre l’addiction ne fait aucun doute, les moyens pour y parvenir, proposés ces dernières semaines par le ministre de la Justice, Vincent Van Quickenborne (Open Vld), sont à tout le moins discutables. L’interdiction est en effet un facteur d’attractivité. Les mesures annoncées pourraient avoir un effet contre-productif sur les comportements des joueurs. Elles risquent, sans le freiner, de déplacer le problème vers le circuit illégal. C’est ce que nous explique Natalia Grynchychyn, psychothérapeute spécialisée dans les addictions, traducteur Interprète juré auprès du Tribunal de Première Instance de Namur.

L-Post : Par l’interdiction annoncée, l’effet dissuasif est clairement recherché par le législateur. Mais, l’interdiction elle-même a-t-elle des effets indésirables ?

De nombreux scientifiques ont réalisé des études sur le sujet. L’interdiction génère des comportements d’opposition. Elle est un facteur d’attractivité, surtout pour les jeunes. Transgresser l’interdit est tentant, tout simplement parce que d’abord, notre cerveau n’aime pas la négation et ensuite parce que l’interdit est source de satisfaction. L’idée que la transgression d’un interdit pourrait être une source de plaisir n’est d’ailleurs pas nouvelle. On le voit aussi avec les drogues, et particulièrement le cannabis. Les pays qui ont dépénalisé ont ainsi pu une diminution du nombre de consommateurs.

La loi agit en sens inverse de l’effet dissuasif puisqu’elle constitue de facto en elle-même une incitation

L-Post : La perception d’un interdit, voire d’une sanction, est-elle un frein dans le comportement du consommateur ?

La balance bénéfices/risques penche clairement du côté de l’addiction. Le jeu pathologique est une maladie et non une faiblesse, un vice ou un manque de volonté. Comme le toxicomane a besoin de sa dose, le joueur compulsif a besoin de jouer. C’est de l’ordre du vital. Un cerveau addict n’aime donc pas être privé. L’inconscient interprète cela comme un danger de mort. Le jeu est sa dose de bien-être, sa dopamine. En outre, chez certains, l’interdit peut aussi être sociologiquement perçu comme une « exclusion identitaire ». On relève de la sphère des drogués, des joueurs, ce qui va renforcer la consommation dans un sentiment d’appartenance à un groupe exclu, ce qui ancre encore plus dans l’addiction.

Pour les jeunes publics,(…) la prévention est la meilleure carte à jouer

L-Post : En interdisant, alimente-t-on dès lors une augmentation potentielle de la consommation ?

Très certainement. Tous les individus ne réagissent pas à l’identique. Mais, de manière générale, la perception de l’interdit comme une frustration va avoir un effet boule de neige. On obtient le résultat opposé au but recherché. La loi agit donc en sens inverse de l’effet dissuasif puisqu’elle constitue de facto en elle-même une incitation. Un cadre légal répressif produit donc des joueurs.

L-Post : Si l’interdiction a un effet dissuasif faible, voire un effet d’incitation pour certains, quelle solution préconisez-vous en tant que professionnel de l’addiction ?

Les jeunes publics sont très exposés à tout type d’addiction. La prévention est la meilleure carte à jouer pour éviter qu’ils ne deviennent un jour des joueurs pathologiques. Il faut donc privilégier la sensibilisation et la responsabilisation, plutôt que des logiques d’interdiction. Quant aux joueurs déjà dépendants, cette notion est établie dès lors que l’activité ne se limite plus au simple plaisir.
Devenue excessive, elle n’est plus adaptée à la vie quotidienne, se répète et persiste au point de devenir la seule préoccupation du joueur. L’intéressé devient alors, comme je vous le disais, un joueur pathologique. Il adopte une conduite compulsive. Le jeu d’argent est pour lui une réelle obligation. La dépendance aux jeux d’argent est tout à fait similaire à d’autres formes de dépendance comme celle à l’alcool, à la pornographie ou aux médicaments par exemple. Et comme pour toutes les dépendances, il faut se faire aider pour s’en libérer en s’adressant à des professionnels de l’addiction.


View Comments

Recent Posts

  • Santé

Plus de 700 boulangeries ont participé à la Journée de l’Éclair en faveur de la recherche sur le cancer pédiatrique

Ce samedi a vécu au rythme de la 6ème édition de la Journée de l’Éclair…

16 heures ago
  • Breaking News

Municipales : un scrutin local aux enjeux nationaux avec un focus sur des villes comme Paris et Marseille

Ce dimanche 15 mars 2026, les Français sont appelés aux urnes pour le premier tour…

23 heures ago
  • Culture

Mons : BeCraft investit l’espace de sa galerie et celui de la Grande Halle des Anciens Abattoirs

MONS. Et si l’abattoir devenait matière à création ? Jusqu’au 24 mai, BeCraft réunit une…

23 heures ago
  • Développement durable

Une aide d’État belge de 260 millions d’euros en faveur d’un projet captage et de stockage du carbone

Cette semaine, la Commission européenne a autorisé, en vertu des règles de l’UE en matière…

24 heures ago
  • Breaking News

Harcèlement sexuel à l’athénée du Sippelberg : nouvel écartement d’une autre membre de la direction

Selon nos informations, la deuxième directrice adjointe de l’athénée royal du Sippelberg vient d’être écartée…

1 jour ago
  • Breaking News

Du gin artisanal belge inspiré du football pour accompagner le Mondial des Diables rouges

Une bande d’amis vient de lancer une gamme de 13 gins avec des goûts différents…

1 jour ago