Politique

Morale et politique : un couple toxique lorsqu’il s’agit d’otages


D’un point de vue de l’éthique, faut-il payer par l’échange la libération des otages détenus en Iran ? Tel est à tout le moins l’option choisie dans le cadre d’un projet de loi déposé à la Chambre et examiné ce mardi 5 juillet en commission des Relations extérieures. Le texte valide, implicitement et sous couvert « diplomatique », l’échange de citoyens belges incarcérés à Téhéran avec le chef du renseignement iranien en Europe, Assadolah Assadi, condamné par le tribunal correctionnel d’Anvers à vingt ans de prison sur notre sol pour la préparation d’un attentat terroriste.

Si la justice a fait son œuvre en toute indépendance en condamnant le terroriste, la justesse ne semble pas au rendez-vous politique. Depuis le verdict prononcé en 2021, les autorités iraniennes n’ont cessé de mettre la pression sur la Belgique pour tenter d’obtenir la libération de leur agent. C’est oublier que notre pays est un Etat de droit dont il brandit régulièrement le drapeau. Pour céder à la demande, sans en altérer les couleurs sur la scène internationale, il fallait donc emballer l’accord dans une loi, scellant ainsi une forme de compromission questionnable.

Dans certains régimes, à l’instar de l’iranien, bafouer cette morale est la règle d’or.

« La morale est-elle la meilleure des politiques ? » était, en France, le sujet du Bac Philo 2019. Pour tenter la dissertation, il convient de s’interroger sur les limites qui sont assignées à l’action politique « au nom de la morale ». Dans certains régimes, à l’instar de l’iranien, bafouer cette morale est la règle d’or. Le tyran s’enrichit sur le dos de ses sujets, provoque des guerres, de terrain ou froides, prend des décisions arbitraires, emprisonne et tue au gré de son caprice. Dans nos contrées, entre l’éthique et le politique, l’hospitalité s’avère parfois difficile, mais les valeurs démocratiques prévalent, à tout le moins dans leurs principes, et doivent protéger les citoyens contre l’abus du pouvoir.

Ce postulat posé invite à une autre question : l’ordre moral qui s’impose doit-il primer sur l’efficacité politique ? Dans Le Prince, Machiavel théorise une pratique du pouvoir selon laquelle le gouvernant, de par sa mission, n’est pas soumis aux mêmes exigences que le particulier. S’il devait sans exception respecter les règles morales, par exemple en nous disant toujours la vérité, il serait vite perdu et son État avec lui. C’est ce que l’on appelle le réalisme politique.

Face à l’exigence de réalité, peut-on dès lors prendre un risque sécuritaire collectif en remettant des terroristes à l’Iran pour libérer des vies humaines retenues illégalement ? Aussi dur qu’apparaît le dilemme, si l’on s’en tient à l’efficacité, la meilleure des politiques est celle qui fait primer l’intérêt général de la cité. Non pas en méprisant la morale instillant qu’il convient de ne pas abandonner nos nationaux livrés à leur sort en Iran, mais en entendant par « meilleur », ce qui est le plus juste, en dépit des apparences, entre deux intérêts en présence.

Face à l’exigence de réalité, peut-on dès lors prendre un risque sécuritaire collectif en remettant des terroristes à l’Iran pour libérer des vies humaines retenues illégalement ?

Eteindre une revendication politique par l’échange, c’est assumer la faiblesse de notre appareil étatique face à la mouvance terroriste. Raison bien conscientisée pour laquelle le gouvernement ne parle pas officiellement d’ « accord passé », mais de « convention bilatérale » dans son projet de loi. Si la  nuance sémantique lisse le trait, elle ne minimise pas le constat d’une décision peu valeureuse.

D’un point de vue sécuritaire, jouer le jeu politique de la prise d’otages pour faire plaisir aux mollahs met en danger l’ensemble de nos citoyens et conforte les preneurs d’otages dans leur stratégie couperet. Cette logique ainsi validée, en accepter une fois la dialectique, c’est aussi se soumettre toujours. Déjà en 2012, le sous-secrétaire d’Etat américain au terrorisme, David Cohen, déclarait à propos des prises d’otages : « payer des rançons amène à de nouveaux kidnappings et de nouveaux kidnappings amènent à payer de nouvelles rançons. Nous devons trouver le moyen de briser ce cercle. Refuser de payer est le meilleur moyen de briser ce cercle. »

C’est de l’ordre du non-négociable. Tout acte terroriste repréhensible au regard de la loi doit être condamné, et les peine purgées sans portes de sorties exonératoires, même si, pour autant, tout acte de prise d’otages livrés en pâtures au bon-vouloir des auteurs doit être, au nom des droits de l’homme, poursuivi de sa vindicte par l’opinion.


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