Economie

Crise énergétique et perspectives : « L’Afrique n’est pas la station-service de l’Europe »


Guerre en Ukraine, réchauffement climatique, l’Afrique va-t-elle venir à la rescousse de l’Europe ? Selon certains observateurs, le continent africain apparaît comme une alternative. Les pays africains producteurs de gaz, notamment, pourraient pallier la restriction des échanges avec la Russie. « Les Africains enjoignent depuis longtemps aux pays riches de se désintoxiquer des énergies fossiles et de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Aujourd’hui, ils redoublent l’affront : dans leur volonté de mettre un terme à leur addiction aux sources d’énergie russes, les économies les plus riches de la planète se tournent vers l’Afrique, nous freinant par la même occasion dans notre transition énergétique », affirme Mohamed Adow, directeur du groupe de réflexion Power Shift Africa, dans une carte blanche publié dans Libération.

Pour le moment, seuls deux pays africains exportent du gaz de façon massive vers l’Europe. L’Algérie fournissait 8 % des importations de gaz européennes en 2021. Le Nigeria en représentait 2 %. Depuis le 24 février dernier, le président exécutif de la Chambre de l’énergie africaine a été invité à Berlin, Paris et Bruxelles pour des discussions sur l’avenir de la filière. En Italie, depuis plusieurs mois, le président du Conseil italien, Mario Draghi, œuvre sans relâche à la signature de contrats gaziers avec l’Algérie, l’Angola, l’Egypte et la République du Congo.

Les discussions sur l’extraction gazière et les capacités de production de gaz naturel liquéfié (…) déjà entamées

Des perspectives prometteuses

Les perspectives de production en Afrique semblent très prometteuses mais l’exploitation des gisements ne sera envisageable que sur le temps long. Le Mozambique pourrait ainsi devenir l’un des plus importants producteurs de gaz à l’avenir, mais les deux principaux gisements offshores, situés sur la côte nord du pays, ne devraient être exploitables qu’à partir de 2026.

La question des infrastructures pose également question, alors que les gazoducs représentent l’une des armes diplomatiques les plus puissantes de la Russie de Vladimir Poutine. Les investissements nécessaires pour changer les routes de l’énergie à cette échelle seront colossaux. C’est un véritable pari alors que l’instabilité de la zone pose question. L’un des pipelines reliant l’Algérie au sud de l’Europe via le Maroc avait notamment été fermé en novembre 2021 en raison de différends diplomatiques entre Alger et Rabat.

Cela ne semble pas freiner le chancelier allemand, Olaf Scholz, qui a inauguré son premier voyage officiel en Afrique par une étape au Sénégal, d’où il a annoncé des accords qui permettront de mener « sans faiblir » des projets énergétiques. Les discussions sur l’extraction gazière et les capacités de production de gaz naturel liquéfié (GNL) sont d’ores et déjà entamées, le chancelier ayant exprimé son intention d’investissements techniques dans l’infrastructure des unités de transformation au Sénégal.

Des profits qui n’iront pas à l’Afrique

Mary Robinson, ancienne présidente de la République d’Irlande et haute commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, affirmait également récemment qu’il fallait aider l’Afrique à exploiter ses immenses réserves de gaz naturel et ce ne serait que « justice ». Cela permettrait l’accès à l’énergie sur le continent et dynamiserait son développement, l’extraction du gaz naturel pourrait aider des millions d’Africains.
« Mais ce qu’elle défend n’est pas en fin de compte tellement différent des stratégies de Draghi ou de Scholz : utiliser l’argent des contribuables européens pour soutenir les projets d’exploration et d’exploitation d’immenses compagnies sur le territoire africain, avec des profits dirigés vers l’Europe », estime Mohamed Adow. « Comme l’a récemment fait remarquer la militante écologiste ougandaise Vanessa Nakate, l’exploitation des énergies fossiles n’est pas une nouveauté en Afrique et elle n’a pas plus contribué, jusqu’à présent, à y réduire la pauvreté énergétique qu’à y apporter la prospérité ».

Copyright – Mohamed Adow – climatebreakthroughproject

Une pauvreté énergétique

Et de préciser : « Les économies africaines dépendantes des exportations d’énergies fossiles connaissent des taux de croissance plus lents – jusqu’à trois fois moindres – que les économies diversifiées. Au Mozambique, les compagnies étrangères, au premier rang desquelles Eni et TotalEnergies, ont investi presque 30 milliards de dollars dans l’exploitation des réserves offshore de gaz naturel et la mise en place d’unités de production de GNL. Mais 70% de la population n’ont toujours pas accès à l’électricité . Il n’est pas acceptable, et moins juste encore, que l’Allemagne et l’Italie persuadent les pays africains de consacrer leurs maigres réserves budgétaires au développement d’une industrie extractive d’énergie fossile et d’exportation à destination des consommateurs européens, surtout si l’on songe que dans quelques années, la demande européenne s’effondrera, à mesure que les investissements permettront la mise en service de sources renouvelables. Ces investissements font partie intégrante du plan de l’Union européenne pour mettre un terme à sa dépendance aux énergies fossiles russes ».

Soutenir le renouvelable africain

L’UE entend désormais augmenter la part des renouvelables dans son mix énergétique pour atteindre 40 %, voire 45%, d’ici 2030, et la demande globale de gaz devrait chuter de 30% à la même échéance. Le nouveau mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) de l’Union accélérera encore la transition, puisqu’il pénalise les pays dépendants des énergies fossiles.

« Les compagnies gazières et pétrolières sont parfaitement conscientes des conséquences que cette évolution aura sur leurs bilans. L’extension de leur production en Afrique se résume à une stratégie cynique visant à tirer, tant qu’il est encore possible, chaque goutte de profit d’une industrie sur le déclin », poursuit Mohamed Adow. « Les Africains ont besoin d’accéder à l’énergie pour mener une vie digne. Mais cela ne justifie pas d’investir dans un système déjà en faillite, celui dont l’Europe cherche précisément à se désintoxiquer ».

Pour le leader climat africain, « l’Afrique n’est pas la station-service de l’Europe. Il faut au contraire l’aider à investir dans des systèmes décentralisés d’énergie renouvelable, qui apporteront à notre continent la prospérité et la sécurité véritables, n’empoisonneront pas notre nourriture et ne pollueront pas nos fleuves, n’obstrueront pas nos poumons pour gonfler les profits de lointains actionnaires (…) .
Aux siècles de la domination coloniale, lorsque les dirigeants européens exigeaient de l’Afrique qu’elle fasse le grand écart, nous obtempérions. Aujourd’hui, l’Allemagne et l’Italie nous demandent de nous encombrer d’une infrastructure de production et de transformation d’énergies fossiles qui sera bientôt un boulet pour nos économies et nous entraînera vers une catastrophe climatique.
Nous devons refuser. Fermement. Et exiger, en revanche, que l’Allemagne et l’Italie, et des dirigeants comme Robinson, nous aident à concevoir et à mettre en œuvre des systèmes d’énergies renouvelables ».

Mohamed Adow est un expert international en politique climatique et un ardent défenseur des populations des pays en développement qui sont touchées de manière disproportionnée par le changement climatique, mais ne jouent pratiquement aucun rôle dans sa cause.
Originaire d’une communauté pastorale du nord du Kenya confrontée à des sécheresses croissantes, l’expérience d’Adow est à la base de son travail de porte-parole des personnes les plus vulnérables au changement climatique. Il est le fondateur et directeur de Power Shift Africa, une organisation non gouvernementale et un groupe de réflexion basés au Kenya qu’il a formés en 2018 pour mobiliser l’action climatique en Afrique et faire évoluer les politiques climatiques et énergétiques vers le zéro carbone.

 


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