Mort d’Ayman al Zawahiri : est-ce la fin du règne d’Al-Qaïda et du djihad global ?

Fin du périple pour l’homme qui a mis le monde sous le joug de la terreur islamiste. Le chef d’Al-Qaïda, Ayman al-Zawahiri (71 ans), a été tué par un drone américain à Kaboul, ce 31 juillet. Instigateur du jihad moderne, il a accompagné la transformation d’Al-Qaïda d’organisation cherchant à renverser des régimes autoritaires au Moyen-Orient en combattante de l’Occident. « Qu’importe le temps que cela prendra, et où que vous soyez, si vous êtes une menace pour notre peuple, les Etats-Unis vous retrouveront et vous élimineront », a déclaré le président américain, Joe Biden, depuis la Maison Blanche. « Justice a été rendue ». N’est-ce pas aussi un coup médiatique bienvenu après le retrait contesté des troupes américaines d’Afghanistan en septembre 2021 ? Que change la mort du chef d’Al-Qaïda pour l’organisation terroriste ? On fait le point sur cette longue traque d’un homme dont la vie entière a été vouée au djihad avec Claude Moniquet, expert en terrorisme et ancien agent de renseignement de la DGSE.
L-Post: Ben Laden était considéré comme le cerveau des attentats du 11 septembre. Mais, de nombreux experts dans la lutte contre le terrorisme estiment qu’Al-Zawahiri était plus important que Ben Laden. Pourquoi ?
Claude Moniquet : Al-Zawahiri était le « cerveau » de Ben Laden et d’Al-Qaida, sa boîte à penser. Là où Ben Laden faisait preuve de charisme et avait un don manifeste pour commander les hommes et leur insuffler la volonté et la détermination, le médecin égyptien apportait son intelligence, sa grande culture historique et religieuse et son sens analytique. Il était aux côtés de Ben Laden depuis longtemps et on lui attribue la paternité réelle de la fatwa « Front islamique mondiale contre les Juifs et les Croisés » publiée le 23 février 1998 et que l’on considère en général comme étant l’acte de naissance du djihad internationaliste. Dans les rangs d’Al-Qaida, cette influence lui a valu le surnom de « Professeur ».
L-Post: Diplômé de médecine à 23 ans, al-Zawahiri était élève brillant, issu de l’aristocratie. Pourquoi ce basculement dans l’islamisme radical ?
Ayman al-Zawahiri est né au Caire. Il est issu d’une famille de la bonne bourgeoisie et sa lignée de religieux. Son grand-père paternel avait été le grand imam d’al-Azhar, l’une des plus prestigieuses écoles de doctrine religieuse du monde sunnite, tandis que du côté maternel, son grand-père était président de l’université du Caire et ambassadeur et son oncle premier secrétaire général de la Ligue Arabe qu’il avait contribué à fonder. Mais pour être extrêmement influente, cette même famille n’en était pas moins très proche de la sphère islamiste, très liée aux Frères musulmans et aux milieux conservateurs saoudiens.
Al-Zawahiri a donc tout naturellement suivi leurs traces, mais sa jeunesse l’a amené plus loin et lorsqu’il rejoint les Frères musulmans à 14 ans, en 1965, c’est pour adhérer à leur aile la plus dure. Très cultivé, grand lecteur, il a été très tôt influencé par les œuvres de Sayyid Qutb, l’un des premiers théoriciens du djihad moderne. Le reste est le fruit des rencontres et des expériences….
Le missile n’explose pas. (…) cet engin (…) déploie six grandes lames et se transforme en un gigantesque hachoir.
L-Post: Qu’est-ce que les missiles Hellfire R9X tirés depuis un drone, alors que le dirigeant de l’organisation terroriste se tenait sur le balcon de son habitation, que les Américains sont susceptibles d’avoir utilisés ?
Les Américains affirment qu’il n’y pas eu de victimes collatérales, même dans les proches et les gardes du corps du chef terroriste. Et c’est très probablement vrai à cause de la technologie utilisée. Tout a été fait pour éviter de faire des victimes autres que la cible recherchée. Ainsi, le 1er juillet, lors d’une réunion essentielle à la Maison Blanche, le directeur de la CIA, William Burns, Avril Haines, directrice nationale du renseignement et Christine Abizaid, directrice du centre national de contre-terrorisme (une ancienne du renseignement militaire, spécialiste de l’Afghanistan et du Pakistan) ont été en mesure d’expliquer à Joe Biden quelle était la nature des matériaux ayant servis à construire la villa visée. Ils ont ainsi pu déterminer les effets qu’aurait une explosion sur ses habitants, mais également sur les voisins.
Et ils ont choisi d’utiliser une arme ultra-secrète qui n’a actuellement été employée que dans quelques cas dans la lutte anti-terroriste : deux missiles Hellfire R9X « Ninja », dépourvus de charges explosives et tirés depuis un drone Predator. Pratiquement, le missile n’explose pas. Mais, au dernier moment, cet engin qui a une précision d’un mètre, déploie six grandes lames et se transforme en un gigantesque hachoir. La cible est littéralement découpée en morceaux. C’est sanglant, mais il n’y a pas de risques pour les autres, même très proches.

L-Post: Il aura fallu 21 ans Aux Etats-Unis pour stopper al-Zawahiri. Deux décennies, c’est long. N’est-ce pas quelque part un aveu d’échec pour le renseignement américain ?
C’est effectivement long, mais dans des territoires particulièrement hostiles, l’Afghanistan et la zone tribale du nord-ouest du Pakistan. Cette traque d’achève donc sur un succès éclatant. On peut dire que l’opération est un splendide succès pour la CIA. Par un mélange de haute technologie – interceptions de communications, imagerie satellitaire – et de ressources humaines, car il en fallu, obligatoirement, pour « loger » avec précision al-Zawahari. Le renseignement américain a retrouvé la trace de sa cible, l’a suivie, l’a localisée avec exactitude et a même été en mesure de construire une maquette de la maison qui l’abritait. Le tout pour arriver à ce dimanche 31 juillet à 6h18 du matin qui a payé pour leurs efforts les dizaines, sinon les centaines d’opérateurs qui ont participé à la traque.
L-Post: Comment expliquer qu’un homme qui a échappé à ses poursuivants pendant plus de vingt ans finit par se faire débusquer ?
C’est probablement la rançon de l’arrogance. Lorsque les Talibans ont repris Kaboul, à l’été 2021, Ayman al-Zawahari s’est sans doute senti en trop grande confiance. Celui qui avait toujours été d’une prudence extrême a baissé la garde. Il a multiplié les enregistrements audios et vidéos pour ces sympathisants et les médias. Tout un matériel qu’il fallait bien acheminer à ses destinataires. Et c’est sans doute comme cela, en repérant et en suivant un « courrier humain » que la piste a été retrouvée.
Après, tout n’était plus qu’une question de techniques du renseignement, de maîtrise du « métier » et de patience. Autre preuve de ce sentiment d’impunité : lui qui s’était longtemps cachée dans des zones reculées est venu s’installer à Kaboul, et pas n’importe où, dans le quartier Sherpour, l’un des plus huppés de la capitale.
L-Post: La lutte contre le terrorisme est une priorité absolue pour l’UE. Al-Zawahiri, neutralisé, cela change quoi à la menace terroriste globale ?
Cette neutralisation a une portée essentiellement symbolique. Al-Zawahiri a toujours appartenu à la direction centrale d’Al-Qaïda et a participé à toutes les prises de décisions importantes – dont celles concernant les attentats du 11 septembre 2001 – mais il n’a jamais été un « opérationnel », si l’on excepte une brève période à la fin des années 90, quand il organise l’attentat contre le USS-Cole qui fera 17 morts et une cinquantaine de blessés. Son rôle était davantage idéologique. Cette tendance s’était encore accentuée après la dispersion de l’organisation suite à l’intervention alliée en Afghanistan, en octobre 2001.
Depuis, Al-Qaïda s’est regroupé autour de trois pôles régionaux distincts : la péninsule arabique et essentiellement le Yémen, le sahel et enfin la Somalie, par le biais des Shaabab. Chacune de ces organisations jouit d’une grande autonomie et n’obéit plus vraiment à un commandement « militaire » central. Le rôle essentiel d’Al-Zawahiri était celui d’un idéologue en chef, d’un guide spirituel, pas celui d’un directeur des opérations.
L-Post: Al-Qaïda et ses filiales sont donc potentiellement tout aussi à craindre que sous son influence ?
Sur le plan opérationnel, sa mort ne change rien. La menace djihadiste n’est ni plus ni moins prégnante aujourd’hui qu’elle ne l’était le vendredi 29 juillet, avant-veille de la mort d’al-Zawahiri. Mais sa disparition revêt tout de même une importance toute particulière. Ayant rejoint le djihad très jeune, il était le dernier des « pères fondateurs » d’Al-Qaïda à être encore en vie et libre.
C’est aussi le dernier haut responsable des attentats du 11 septembre. C’est donc une génération qui finit de s’effacer et un long chapitre de l’histoire du djihad qui se termine. En revanche, sa mort est un signal fort, un avertissement sans frais à ceux qui, dans l’avenir voudraient s’en prendre aux Etats-Unis ou à leurs ressortissants. C’est la teneur principale du message distillé par Joe Biden.
L-Post: L’Égyptien Saïf al-Adel est pressenti comme le possible successeur d’Ayman al-Zawahiri. Pourquoi sa mort ouvre-t-elle une succession délicate pour Al-Qaïda ?
Saïf al-Adel a effectivement beaucoup d’arguments pour prendre la tête d’Al-Qaïda. Ancien officier supérieur des forces spéciales égyptiennes, il a rejoint l’Afghanistan en 1988 pour participer aux derniers soubresauts de la guerre contre les soviétiques. Issu comme al-Zawahiri, des rangs du Djihad islamique d’Egypte, il a été membre de la direction d’Al-Qaïda depuis les premiers jours et est rapidement devenu, du fait de sa formation, le chef des opérations militaires de l’organisation. Il l’est l’un des derniers proches vivants de Ben Laden et jouit d’un grand charisme. Il connait bien les branches dispersées d’Al-Qaïda puisqu’il a participé à les créer et à former leurs chefs, entre autres en Somalie. Il pourrait donc être le « bon choix », du point de vue terroriste. Mais c’est aussi un homme de l’ancienne génération et il possible que de plus jeunes cadres pensent que leur heure est venue et que c’est à eux de guider al-Qaida dans le futur. L’avenir nous le dira.
