Société

Affaire Lola et désinfox : quel est le lien entre immigration et ensauvagement ?


Alors que le village de la mère de la petite Lola se préparait pour la cérémonie de ses obsèques ce lundi, certains partis, notamment à l’extrême-droite, sont accusés de récupération politique du drame pour dénoncer l’insécurité en France, poussant la famille de la collégienne de 12 ans à s’opposer publiquement à « toute utilisation du nom et de l’image de leur enfant à des fins politiques ». Y a-t-il (vraiment) un lien entre immigration et délinquance ? Le débat est ancien, mais toujours aussi vif et régulièrement ravivé par l’actualité. Le psychopathe Marc Dutroux est belge, le pédo-criminel Michel Fourniret est français, Anders Breivik, le néonazi responsable du massacre d’Utoya, est norvégien et le tueur en série Volker Eckert est allemand. Depuis une dizaine d’année pourtant, l’ensauvagement est un terme utilisé en France pour dénoncer une montée de la délinquance qui serait en lien avec l’immigration. Délit de faciès ? Dans la littérature criminelle, il n’existe aucun déterminisme entre le passage à l’acte et l’origine ethnique d’un(e) auteur(e) d’infraction. Pourquoi dès lors cette perception de surreprésentation d’une criminalité étrangère et que nous disent les chiffres ?

Interrogé sur plusieurs faits de violences survenus à l’été 2020, le ministère de l’intérieur français Gérald Darmanin avait déclaré lors d’un déplacement : « Nous assistons à une crise de l’autorité. Il faut stopper l’ensauvagement d’une partie de la société ». Des propos qui suscite la polémique.
Plus qu’un simple mot, le concept d’« ensauvagement » a été théorisé par le criminologue et essayiste Xavier Raufer dans la préface de l’ouvrage, paru en 2013, « La France Orange mécanique » de Laurent Obertone. Il a depuis été largement popularisé dans les milieux d’extrême-droite, et progressivement adopté au sein de la droite républicaine. La cause de l’augmentation de la délinquance et de la criminalité serait ainsi une conséquence directe de l’immigration « massive ».

Une récupération politique impudique

Ce vendredi 21 octobre, les proches de Lola, par le biais de leur avocat, refuse cette utilisation des « nom et image de leur enfant à des fins politiques ». Cette demande fait suite notamment à la manifestation organisée le jeudi 20 octobre par l’Institut pour la Justice, une association proche d’Éric Zemmour.
Lors de la mobilisation, de nombreux messages d’extrême-droite ont été entonnés, tels que : « On est chez nous », « remigration » ou « migrants assassins, politiques complices ». Les parents de Lola souhaitent « pouvoir honorer la mémoire de leur fille dans la sérénité, le respect et la dignité qui lui est due » détaille leur conseil dans leur communiqué.

La criminalité est majoritairement française

L’essentiel des discours liant immigration, délinquance et criminalité sont fondés sur des arguments quantitatifs qui avancent que les personnes étrangères seraient des criminels en nombre.
Et pourtant, la criminalité en France selon l’Institut de Convergences Migrations (ICM) est majoritairement française : 85% des condamnés sont Français et 15% de nationalité étrangère. En ce qui concerne le type de faits commis : 99,2% des condamnations de personnes de nationalité étrangère sont liées à des délits dont plus de 55% concernent la circulation routière et des vols. Dans seulement 0,8% des cas, il s’agit de crimes. Pour les autres faits recensés, les statistiques affichent : 25% pour le travail illégal, 41% pour les faux en écriture, près de 50% pour des infractions douanières et 78 % pour les infractions relatives à la police des étrangers, c’est-à-dire, pour l’essentiel des infractions liées à la régularité du séjour des étrangers en France.

À délit égal, les étrangers plus sévèrement jugés

Les étrangers sont-ils alors surreprésentés en prison ? Les données du ministère de la Justice indiquent que dans les prisons française, 23,5% d’étrangers – hommes ou femmes n’ayant pas la nationalité française – alors qu’on ne compte que 7% d’étrangers dans la population française. Ces chiffres confirmeraient donc, pour certains politiques, une surreprésentation des étrangers en milieu carcéral et donc une corrélation entre immigration et délinquance. Toutefois, des études sociologiques ne confirment pas ce raisonnement.

D’après les travaux d’une sociologue Virginie Gautron, chercheuse et maître de conférences en droit pénal et sciences criminelles à l’Université de Nantes, citée par l’Observatoire international des prisons (OIP), pour un même délit commis par un étranger ou par un prévenu de nationalité française, un étranger a trois fois plus de risques d’être jugé en comparution immédiate, cinq fois plus de risques d’être placé en détention provisoire et huit fois plus de risques d’être condamné à de la prison ferme. « Cela ne signifie pas qu’il y a une discrimination volontaire des magistrats. La justice chercherait surtout à éviter que des prévenus étrangers échappent à la justice, par exemple en fuyant vers un autre pays ».

 Une question de peur et de perception

La revendication du lien de cause à effet entre immigration et délinquance s’appuie donc essentiellement sur les perceptions des Français qui pensent que l’immigration est la principale cause de l’insécurité. Et les  discours politiques alarmistes alimentent ces perceptions, d’autant plus s’ils émanent de responsables hauts placés comme un ministre de l’Intérieur. Or, l’ensauvagement est une réalité complexe à mesurer comme à interpréter statistiquement et dont la tendance est plutôt stable, voire même à la baisse pour certains indicateurs, sur une échelle de plusieurs décennies.

Le profil de la principale suspecte, Dahbia B., mise en examen pour meurtre et viol avec acte de torture et de barbarie sur mineure de moins de 15 ans, est certes plus que déconcertant. Mais, le raccourci-clavier politique qui fonde son argumentaire sur l’origine étrangère de la meurtrière ne peut servir de cause à son passage à l’acte.

Il faudra attendre les conclusions de l’enquête, les rapports d’expertises et le procès devant des magistrats de carrière, et non la vindicte d’un tribunal populaire, pour avoir les réponses judiciaires et s’avoir, par ailleurs, si l’auteure des faits est pénalement responsable de ses actes ou pas au regard de son état mental.

 

Copyright : Un portrait de Lola, la collégienne assassinée, signé par ses deux frères, lors d’un dernier hommage qui lui est rendu à Fouquereuil, le 21 octobre 2022 dans le Pas-de-Calais – AFP


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