INTERNATIONAL

Au Vietnam, la « démission » du Président : une purge déguisée ?


Lutte contre la corruption ou tournant autoritaire ? La question mérite d’être posée après la démission surprise du président de la République Nguyen Xuan Phuc, qui serait survenue il y a plusieurs jours mais a été annoncé mardi par des sources « proches du pouvoirs ». Officiellement, Phuc quitte volontairement son poste et « prendrait sa retraite ».  Officieusement, il se dit qu’il a été poussé vers la sortie par un appareil sécuritaire soucieux de renforcer son influence. Difficile de trancher, tant, à Hanoï, la politique est tout sauf transparente et les décisions se prennent toujours derrière des portes soigneusement fermées. Tentative d’analyse.

Ce mercredi, l’Assemblée nationale (Quoc Hoi Vietnam) a « accepté » la démission du président Nguyen Xuan Phuc. Un vote dont le résultat faisait peu de doutes. Dans un pays dominé par le parti unique communiste (PCV), les pouvoirs du parlement sont purement théoriques (il ne se réunit d’ailleurs en session plénière que deux fois par an). C’est d’ailleurs au Politburo, qui compte 18 membres, que Phuc a annoncé son départ, volontaire ou forcé.

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On lui doit notamment l’accord de libre-échange avec l’Union européenne.

Notons par ailleurs que le président ne joue lui aussi qu’un rôle presque uniquement honorifique. Le véritable patron du Vietnam, c’est le secrétaire général du Parti communiste, Nguyen Phu Trong et la gestion journalière du pays (en clair : l’application des décisions du parti) repose entre les mains du Premier ministre, Pham Minh Chin. Mais alors, en quoi l’annonce de la démission de Phuc est-elle significative ?

L’importance de la nouvelle tient à la personnalité de Phuc et à son action ses dernières années. Ancien Premier ministre (il avait occupé ce poste durant cinq ans, avant d’accéder à la présidence), Phuc est considéré comme un technocrate davantage que comme un politique et, depuis des années, il n’avait eu de cesse que de développer les relations d’Hanoï avec les capitales occidentales. C’est à lui que l’on doit le réchauffement des relations avec Washington, mais aussi l’accord de libre-échange avec l’Union européenne.

Le prétexte : la fraude Viet A

Si Nguyen Xuan Phuc a été écarté (car aucun spécialiste de la région n’accrédite la thèse du départ volontaire d’une homme qui n’avait atteint que 68 ans) ce serait, dit-on, parce que son épouse serait impliquée dans un vaste scandale de corruption : l’affaire « Viet A ».
Durant les deux premières années de la pandémie, en 2020 et 2021, la société Viet A Technology Corporation a réalisé de plantureux bénéfices en vendant aux hôpitaux des test PCR pour détecter le Covid dont les prix étaient indûment majorés de 45%.
La découverte de la fraude, qui aurait rapporté plusieurs dizaines de millions de dollars à ses organisateurs et aux responsables et fonctionnaires qui ont fermé les yeux, avait entraîné le limogeage de dizaines de responsables de haut niveau, dont le ministre de la Santé de l’époque, celui de la Science et des Technologies ou encore le maire de Hanoï. Il faut dire que la corruption est une maladie endémique au Vietnam et le Secrétaire général du Parti Nguyễn Phú Trọng, a fait de son éradication l’un de ses principaux chevaux de bataille.
En 2016, il lançait la campagne « Fourneau ardent » (chiến dch đt lò), visant à identifier et poursuivre les fonctionnaires corrompus. Officiellement, environ 1500 cadres du parti et de l’Etat et hommes d’affaires auraient ciblé par cette offensive. Voilà l’explication semi-officielle qui circule dans les coulisses à Hanoï et qui est servie aux médias occidentaux pour justifier l’éviction de Phuc. Mais la réalité pourrait être bien différente.

Conservateurs contre modernistes

Plusieurs spécialiste s de la région, à Singapour, Tokyo ou Washington, avancent que le successeur de Phuc sera sans doute To Lam, actuellement membre du Politburo, ministre de la sécurité publique, maître d’œuvre de la campagne anti-corruption et très proche du Secrétaire général Trong. La nomination de To Lam, qui occuperait l’un des trois postes les plus importants du pays (même si c’est celui qui a le moins de marge de manœuvre) et qui garderait certainement un œil et des « amis » dans les services de sécurité où il a mené toute sa carrière depuis 1979, permettrait aussi de mettre en ordre de bataille l’aile conservatrice et « sécuritaire » du Comité central (180 membres) et du parti (environ cinq millions de membres). L’objectif poursuivi est de viser le congrès de 2026 qui devra élire un nouveau secrétaire général.

Ces deux dernières années, plusieurs hauts responsables des Affaires étrangères favorables à la politique d’ouverture ont été écartés

Lors du dernier congrès, en 2021, c’est l’impossibilité de s’entendre sur le nom d’un nouveau patron du parti qui a « obligé » Nguyen Phu Trong à briguer un troisième mandat, une option qui n’est pas dans les habitudes du PCV. Il se dit également que l’actuel Premier ministre, Pham Minh Chin, étroitement associé à la politique de modernisation et d’ouverture de Nguyen Xuan Phuc, pourrait lui aussi être menacé à brève échéance. Son nom est en effet cité dans le cadre d’autres enquêtes.

Au plan international toutefois, il ne faut pas s’attendre à un retournement majeur : les relations avec l’Occident voulues par le Président sortant sont importantes pour le Vietnam qui a besoin d’investissements étrangers pour se développer et entend rester l’une des « usines du monde ».

Mais l’influence, désormais sans partage de Trong, 79 ans, qui est tout sauf un technocrate moderniste mais plutôt un théoricien du marxisme-léninisme et un tenant de la « ligne dure »,  pourrait entraîner un rapprochement relatif avec Pékin (premier partenaire économique d’Hanoï), même si des rivalités en Mer de Chine méridionale tendent les relations avec le grand voisin, et avec Moscou. Rejoignant de la sorte un « club » qui entend incarner la « résistance à l’influence américaine », Hanoï se prémunirait ainsi contre les pressions occidentales visant à pousser vers un changement de régime.

On ne peut que remarquer, en tout cas, que ces deux dernières années, plusieurs hauts responsables des Affaires étrangères favorables à la politique d’ouverture ont été écartés de leurs postes. Et la montée en puissance des services de sécurité, traditionnellement hostiles à toute idées d’ouverture et de libéralisation devrait, en toute logique, accélérer ce mouvement de repli relatif.  Et pour l’aile conservatrice du parti, la lutte contre la corruption est sans doute l’arme idéale pour imposer ses vues….

 

Hugues KRASNER

 Le Vietnam en 4 chiffres

  • Superficie : 330 967 km² (64ème rang mondial)
  • Population : 103 808 319 (16ème rang mondial)
  • Produit intérieur brut : 1 278, 061 milliards de dollars
  • Taux de chômage : 2,4% de la population active.