OPINION SUR L'AFFAIRE EPSTEIN

Affaire Epstein : la découverte d’un monde qui ne vit pas parmi nous


Pendant des années, l’affaire Jeffrey Epstein a été présentée comme une anomalie. Un prédateur isolé. Un scandale sordide, certes, mais circonscrit. Une histoire que l’on pouvait refermer en désignant un coupable unique et en poursuivant sa route. Cette lecture n’est plus tenable.

Ce que révèle l’affaire Epstein, ce n’est pas seulement un crime, ni même un réseau pédocriminel. Elle révèle l’existence d’un monde parallèle, fermé, protégé, largement invisible pour le commun des citoyens. Un monde où l’argent, l’influence et l’entre-soi produisent une forme d’impunité de fait. Un monde qui ne vit pas selon les mêmes règles que le reste de la société, mais qui, pourtant, exerce une influence réelle sur elle.

Deux réalités imbriquées

Il y a d’abord l’horreur brute : l’exploitation sexuelle de mineures, la violence, la prédation. Cette réalité choque à juste titre et appelle une condamnation pénale claire. Mais il existe une autre réalité, plus dérangeante encore parce qu’elle est socialement acceptée : celle des cercles de pouvoir dans lesquels Epstein évoluait. Résidences privées, îles achetées pour l’isolement, jets privés, fondations philanthropiques, clubs fermés, quartiers sécurisés.

Un univers d’entre-soi où l’on se reconnaît, se protège, se rend service. Ces deux mondes ne sont pas séparés. Ils se superposent. Le premier n’aurait jamais pu exister durablement sans la protection passive – parfois active – du second.

Dans ces sphères, le pouvoir ne s’exerce pas frontalement. Il s’exprime par la capacité à retarder une enquête, à neutraliser un scandale, à transformer une accusation en simple rumeur.

L’entre-soi comme mécanisme de domination

Ce que l’on découvre progressivement n’a rien d’un fantasme complotiste. Il s’agit d’un système d’interdépendances, documenté, structuré, reposant moins sur des ordres explicites que sur des silences, des lenteurs, des renoncements.

Dans ces sphères, le pouvoir ne s’exerce pas frontalement. Il s’exprime par la capacité à retarder une enquête, à neutraliser un scandale, à transformer une accusation en simple rumeur. Epstein n’était pas seulement un criminel : il était un point de connexion, un homme qui voyait, savait, mettait en relation. Et dans certains cercles, la détention de secrets vaut plus que l’argent.

Le président de l’Institut du monde arabe (IMA), Jack Lang, prononce un discours lors d’une cérémonie d’adieu après sa démission de la présidence de l’IMA, à l’Institut du monde arabe de Paris, le 16 février 2026. (Charlotte SIEMON / AFP).

Des noms qui interrogent

L’affaire dérange aussi parce qu’elle oblige à regarder des noms que l’on préférerait ne pas associer à une telle proximité. Non pour les condamner à la place des juges, mais parce que, dans une démocratie, la proximité durable avec un criminel avéré pose une question politique et morale.

Parmi les personnalités dont le nom apparaît dans les enquêtes et documents judiciaires figure Bill Clinton, ancien président des États-Unis, dont des déplacements à bord de l’avion privé d’Epstein ont été documentés, même s’il a toujours nié toute connaissance des crimes commis.

Le cas du Prince Andrew, souvent présenté comme le prince d’Angleterre, est sans doute le plus emblématique en Europe. Contraint de se retirer de la vie publique après une procédure civile conclue par un accord financier, sans reconnaissance de culpabilité, il a néanmoins durablement fragilisé l’image de la monarchie britannique. Un nom, en revanche, ne souffre d’aucune ambiguïté judiciaire : Ghislaine Maxwell, condamnée aux États-Unis pour trafic sexuel de mineures. Elle n’était pas une figure périphérique, mais un rouage central, parfaitement intégrée dans ces cercles d’élite.

L’affaire rappelle que ce réseau n’était ni exclusivement américain, ni marginal. Il est étendu à l’Europe.

Enfin, l’affaire rappelle que ce réseau n’était ni exclusivement américain, ni marginal : le Français Jean-Luc Brunel, mort en détention provisoire, incarne cette dimension européenne longtemps sous-estimée.

En France également, le nom de Jack Lang a été évoqué dans la presse en raison de sa présence dans certains cercles où évoluait Jeffrey Epstein. Sa fille, Caroline Lang, a également été mentionnée dans des articles pour des interactions sociales dans ces mêmes milieux. L’ancien ministre socialiste de la Culture et sa fille font désormais l’objet d’une enquête visant des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale aggravée », ouverte depuis le 6 février 2026 par le Parquet national financier. Jack Lang continue à clamer son innocence. Dans le cadre de cette enquête, des perquisitions ont été réalisées lundi 16 février au siège de l’Institut du monde arabe (IMA) alors que Jack Lang offrait en même temps son pot de départ de la présidence dont il a démissionné sous la pression.

Il est essentiel de le rappeler : toutes les personnes citées ne sont pas condamnées, et certaines ne le seront peut-être jamais. C’est un principe fondamental de l’État de droit. Mais la répétition des liens, des fréquentations et des silences interroge profondément le fonctionnement de nos élites.

Caroline Lang, fille du président de l’Institut du monde arabe (IMA), Jack Lang, assiste à sa cérémonie d’adieu après sa démission de la présidence de l’IMA, à l’Institut du monde arabe de Paris, le 16 février 2026. (Charlotte SIEMON / AFP).

Une épreuve démocratique

L’affaire Epstein agit comme un révélateur. Elle pose une question simple et redoutable : la loi est-elle réellement la même pour tous ?

Si certains peuvent acheter l’isolement, contourner les contrôles, négocier leur invisibilité ou retarder indéfiniment la justice, alors le pacte démocratique se fissure. Car une démocratie ne repose pas seulement sur des élections, mais sur la conviction partagée que nul n’est au-dessus des règles communes.

Nommer l’existence d’un entre-soi ultra-puissant n’est pas céder au complotisme. C’est refuser la naïveté. Les faits sont là, documentés. Ce qui manque encore, ce n’est pas l’information, mais le courage politique et judiciaire d’aller jusqu’au bout.

Epstein est mort. Mais le monde qui l’a rendu possible existe toujours. Continuer à traiter cette affaire comme un scandale clos serait une faute collective.

Epstein est mort. Mais le monde qui l’a rendu possible existe toujours. Continuer à traiter cette affaire comme un scandale clos serait une faute collective.

Ce que cette affaire exige désormais, ce n’est pas une indignation passagère, mais une vigilance durable. Une exigence de transparence. Et une volonté claire de rappeler que, dans une démocratie digne de ce nom, aucun monde parallèle ne peut durablement prospérer à l’abri du regard public.

La question n’est plus de savoir ce que Jeffrey Epstein a fait. La question est de savoir ce que nos sociétés acceptent encore de tolérer.

Isaac Hammouch
Président des Engagés de la Ville de Bruxelles
Administrateur au Logement Bruxellois
Relations Publiques auprès des Institutions européennes
Journaliste et président de Bruxelles Media: www.bxl-media.com

(Cette photo non datée, fournie par le département de la Justice américain le 19 décembre 2025, montre Jeffrey Epstein, riche financier américain décédé en prison en 2019 alors qu’il attendait son procès pour trafic sexuel de mineures, et sa complice, Ghislaine Maxwell, dans un lieu non identifié. US Department of Justice / AFP).