Boualem Sansal : « Il y a l’islam, et il y a les musulmans, ce sont deux choses différentes ».
Pour sa première prise de parole majeure depuis sa libération d’une prison algérienne fin 2025, l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal était invité à Londres par le think tank Policy Exchange. Entre récit intime et mise en garde politique, son intervention a résonné bien au-delà du Royaume-Uni, jusque dans les débats qui traversent aujourd’hui la Belgique et l’Europe. Il concède que le débat devient de plus en plus difficile en Europe face aux radicaux : « Le vocabulaire n’est plus décidé par nous. Il est décidé par les islamistes », dit-il.
La présence de Boualem Sansal à Westminster revêtait une importance particulière. Auteur du Village de l’Allemand et figure majeure de la littérature algérienne contemporaine, il a été censuré en Algérie pour son parallèle entre islamisme et nazisme.
Critique de longue date de l’islamisme politique et de l’autoritarisme algérien, il sortait d’une séquence judiciaire et carcérale qui a profondément marqué son retour sur la scène publique.
Uniquement Français
Arrêté le 15 novembre 2024 par les autorités antiterroristes algériennes alors qu’il se rendait au salon du livre d’Alger, il a été condamné à cinq ans de prison pour « atteinte à l’unité nationale ».
Sa condamnation a été confirmée en appel le 1er juillet 2025, suscitant une mobilisation internationale de journalistes, d’écrivains et de responsables politiques européens. Sa libération, fin 2025, a aussitôt rouvert les invitations internationales. Avant Londres, il s’était rendu en Allemagne, où des institutions culturelles et universitaires avaient organisé des rencontres et débats sur la liberté d’expression et le rôle des écrivains dissidents.
Quand on sort de prison, on perd l’habitude de parler dans un micro.
Entre-temps, la France lui a accordé la nationalité française et il a été déchu de sa nationalité algérienne. En signe de reconnaissance de son engagement intellectuel, il a reçu la Légion d’honneur et été élu à l’Académie française le 29 janvier 2026. C’est donc en homme redevenu libre — mais marqué par l’expérience carcérale — qu’il s’exprimait à Policy Exchange.
Liberté contrôlée
Dès l’ouverture de son intervention, l’écrivain français insiste sur l’importance, pour lui, de pouvoir s’exprimer publiquement. « En Algérie, je n’ai jamais pu parler librement. Il fallait demander l’autorisation de la police pour organiser une conférence. Et elle n’était jamais accordée », dit-il.
Le contraste avec Londres lui saute aux yeux.
« On m’a dit que je pouvais parler de n’importe quoi… Je me suis demandé : pourquoi, avec les Anglais, peut-on parler sérieusement ? »
Une remarque qui déclenche quelques rires dans la salle, tout en soulignant la dimension politique du lieu. Parmi le public figuraient notamment l’ambassadrice de France au Royaume-Uni, Hélène Duchêne, et le politologue Gilles Kepel.
En Algérie, je n’ai jamais pu parler librement. Il fallait demander l’autorisation de la police pour organiser une conférence. Et elle n’était jamais accordée.

L’écrivain français Boualem Sansal (au centre) pose aux côtés de l’écrivain français Daniel Rondeau (à gauche), membre de l’Académie française, de l’auteur franco-libanais et secrétaire perpétuel de l’Académie française Amin Maalouf (à gauche) et du membre français de l’Académie française Xavier Darcos (à droite), après avoir reçu le prix Cino del Duca à l’Académie française, à Paris, le 4 décembre 2025. (BERTRAND GUAY / AFP).
Sortir de prison, réapprendre à parler
Son retour à la parole publique reste empreint de l’expérience récente de l’enfermement. « Quand on sort de prison, on perd l’habitude de parler dans un micro ».
Avant d’ajouter, dans un mélange d’ironie et de gravité : « Il n’est peut-être pas utile de parler trop fort. Galilée parlait doucement — et au moins, il a gardé la tête ».
Radicalisation progressive en Algérie
Au-delà du témoignage personnel, l’écrivain développe un propos plus large sur les transformations idéologiques contemporaines. Revenu sur l’évolution de la société algérienne qu’il a observée sur plusieurs décennies, il décrit une radicalisation progressive. « En dix ans, la société s’est métamorphosée ».
Un processus qu’il compare à une intoxication lente : « C’est le principe de la mithridatisation : on administre de petites doses de poison, puis on augmente. Le corps s’habitue ».
Selon lui, les intellectuels algériens avaient tenté d’alerter l’Europe dès les premières années : « Nous avons écrit aux journalistes, aux responsables politiques, aux chefs d’État. Nous leur avons dit : ce qui se passe chez nous vous arrivera ».
Quand le débat disparaît
Le cœur de son intervention porte sur la liberté de parole dans les démocraties occidentales : « Le vocabulaire n’est plus décidé par nous. Il est décidé par les islamistes ».
Conséquence, selon lui : « Cela a étouffé le débat. Les gens ne parlent plus ».
Boualem Sansal cite plusieurs pays européens confrontés à ces tensions, dont la Belgique, régulièrement traversée par des controverses sur la liberté d’expression, la laïcité ou la radicalisation.
C’est le principe de la mithridatisation : on administre de petites doses de poison, puis on augmente. Le corps s’habitue .

L’écrivain français Boualem Sansal (à gauche) rencontre le président allemand Frank-Walter Steinmeier (à droite) au palais présidentiel de Berlin, le 8 janvier 2026. (John MACDOUGALL / POOL / AFP).
La Belgique, miroir des tensions
Le 11 octobre 2025, alors qu’il était encore détenu en Algérie, il a été élu pour occuper le fauteuil 37 de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, en signe de soutien à la liberté d’expression et de reconnaissance de son engagement intellectuel.
Par ailleurs, la Belgique illustre, avec la récente détection d’un projet d’attentat au drone contre des personnalités politiques, les risques concrets liés à l’extrémisme islamiste, thématique centrale des avertissements de Sansal.
Islam et islamisme : nuances vitales
Interrogé sur l’amalgame entre islam et islamisme, il introduit une distinction essentielle : « Il y a l’islam, et il y a les musulmans — ce sont deux choses différentes ».
Rappelant la diversité des trajectoires : « En Angleterre, beaucoup sont parfaitement intégrés, parfois plus anglais que les Anglais ».
Et refusant toute lecture binaire : « Entre zéro et un, il existe une infinité de nuances ».
En Angleterre, beaucoup sont parfaitement intégrés, parfois plus anglais que les Anglais.
Les intellectuels, gardiens de la parole
Au terme de son intervention, l’écrivain élargit son propos à une réflexion sur le rôle des élites intellectuelles face aux crises contemporaines : « L’humanité avance comme un bateau. Elle a besoin de courants d’idées pour naviguer ».
Face aux bouleversements qu’il décrit, il appelle à la mobilisation : « Les intellectuels doivent se lever et parler. C’est leur responsabilité ».
Et souvenons‑nous : l’ignorance peut unir les hommes, mais c’est la vérité qui les libère. L’intelligence consiste à oser la dire au monde.
Alexandre Seale (à Londres)
(L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal pose lors d’une séance photo à Paris le 25 novembre 2025. Boualem Sansal a été élu membre de l’Académie française le 29 janvier 2026, près de trois mois après sa libération de prison en Algérie. JOEL SAGET / AFP).
