EMBRASEMENT DU MOYEN-ORIENT

Iran : Vers la fin du régime des mollahs ? Quelles sont les capacités de réaction de Téhéran ?


Depuis des semaines, les chancelleries et les rédactions du monde étaient obsédées par la même question : Donald Trump va-t-il frapper l’Iran ou le régime des mollahs ? Tentera-t-il une énième pirouette diplomatique pour sauver la mise ? La réponse est tombée samedi matin, 28 février 2026, sous la forme la plus brutale qui soit : vers 9h30 (heure locale), des missiles ont commencé à pleuvoir sur Téhéran et d’autres villes d’Iran, visant des installations militaires, des centres de pouvoir et les résidences de hauts dirigeants du régime. Quelques minutes plus tard, la nouvelle était officielle : les Etats-Unis et Israël venaient de déclencher une « opération militaire majeure » contre l’Iran. Mais cette fois, contrairement à la « Guerre des douze jours » en juin 2025, il ne s’agissait plus d’une opération ponctuelle et limitée, ciblant le programme nucléaire, mais bien de mener une véritable guerre destinée à permettre le renversement du régime. Dans la soirée de samedi, on apprenait que le Guide suprême, Ali Khamenei, avait été tué, de même que plusieurs autres cadres importants du régime. Dimanche, 1er mars 2026, les ripostes iraniennes, quoiqu’encore faibles, faisaient craindre un embrasement régional.

Ali Khamenei, l’homme qui avait succédé à l’Ayatollah Khomeini dans le rôle de Guide suprême de la Révolution iranienne en juin 1989 est mort samedi matin, après avoir régné d’une main de fer sur l’un des régimes le plus abominables de la planète pendant plus de trois décennies. Car le Guide de la révolution (Rahbar-e enqelāb) islamique iranienne, c’est le maître absolu.

Certes, il peut être démis de ses fonctions, mais uniquement par le « Collège des experts », une assemblée de 88 membres du clergé chiite qui se trouve être le même cénacle qui l’a élu au poste qu’il occupe, de fait, à vie.

Ali Khamenei, l’homme qui avait succédé à l’Ayatollah Khomeini dans le rôle de Guide suprême de la Révolution iranienne en juin 1989 est mort samedi matin, après avoir régné d’une main de fer sur l’un des régimes le plus abominables de la planète.

Cette hypothèse de destitution est donc purement théorique et, de fait, elle ne s’est jamais présentée : la République islamique n’a connu que deux guides : l’ayatollah Rouhollah Khomeini de 1979 à sa mort, et Ali Khamenei qui lui succéda jusqu’à ce qu’une bombe israélienne scelle son destin.

Un pouvoir presque sans partage

Si le guide est, en réalité, à peu près inamovible, il a, en revanche, la haute main sur bien des carrières : non seulement il détermine la politique du pays, contrôle le travail de l’exécutif et est le chef des armées, mais il nomme aussi ou révoque les principaux responsables militaires, le chef du système judiciaire, le secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale, les dirigeants des Gardiens de la révolution et de multiples membres des différents comités qui gèrent ou contrôlent les institutions.

Enfin, même si le président de la République est élu au suffrage universel, il a le pouvoir de le révoquer.

Cette image satellite, fournie par Vantor et prise le 1er mars 2026, montre un gros plan des bâtiments détruits sur l’aérodrome de la base navale de Konarak, dans le sud de l’Iran, le long du golfe d’Oman. Les États-Unis et Israël ont mené des frappes contre l’Iran le 28 février, tuant le guide suprême iranien et de hauts responsables militaires, ce qui a incité les autorités à riposter par des frappes contre des bases israéliennes et américaines dans le Golfe. Image satellite (©2026 Vantor / AFP).

Si le guide est, en réalité, à peu près inamovible, il a, en revanche, la haute main sur bien des carrières.

Autant dire que, même si, pour certaines de ses fonctions, il doit s’entourer d’avis de conseillers, il est l’homme fort du régime qu’il dirige directement ou indirectement.

Un homme mêlé à tous les méfaits du régime

A ce titre, Khamenei – réputé par ailleurs pour son extrême corruption, mais c’est une quasi règle de vie pour les hiérarques iraniens, quel que soit leur grade -, a été associé à tous les crimes de Téhéran depuis 1979, que ce soit en sa qualité de Guide suprême ou, auparavant comme proche collaborateur de l’ayatollah Khomeini ou comme président de la République, poste qu’il occupa pour deux mandats entre 1981 et 1989.

Depuis la révolution, aucun attentat, aucune prise d’otages, aucune arrestation ou exécution d’opposant ou aucune action importante des « proxys » de Téhéran – qu’il s’agisse du Hezbollah libanais, les Houthis du Yémen ou des Kataëb Hezbollah irakiens – n’a été perpétré sans qu’il y soit mêlé.

Depuis la révolution, aucun attentat, aucune prise d’otages, aucune arrestation ou exécution d’opposant ou aucune action importante des « proxys » de Téhéran n’a été perpétré sans qu’il y soit mêlé.

Depuis juin 1989, c’est lui qui les a ordonnés ou, à tout le moins, autorisés. La théocratie iranienne étant l’un des systèmes les plus répressifs du monde, ayant déstabilisé le Moyen-Orient depuis 47 ans et étant par ailleurs un Etat sponsor du terrorisme, on ne peut que partager le jugement de Donald Trump lorsqu’il estimait, samedi soir, que « l’une des personnes les plus maléfiques de l’histoire », n’était plus. Sa mort a d’ailleurs été accueillie par des manifestations de joie en Iran, mais aussi dans la diaspora perse à travers le monde.

Des centaines de musulmans chiites irakiens scandent des slogans anti-américains et anti-israéliens lors d’un rassemblement organisé le lendemain de l’assassinat du guide suprême iranien, à l’occasion de funérailles symboliques dans le quartier de Sadr City, à Bagdad, le 1er mars 2026. (AHMAD AL-RUBAYE / AFP).

Leçon non apprise

Si Khamenei – ainsi que plusieurs de ses proches et conseillers – sont tombés dès les premiers instants des frappes israéliennes de samedi, c’est en grande partie parce qu’ils n’avaient pas tiré toutes les conclusions des crises qui se sont succédé dans la région depuis le pogrom du 7 octobre 2023. Son élimination évoque en effet celle d’Hassan Nasrallah et de la direction du Hezbollah, à Beyrouth, le 27 septembre 2024.

Son élimination évoque en effet celle d’Hassan Nasrallah et de la direction du Hezbollah, à Beyrouth, le 27 septembre 2024.

Une semaine auparavant, on s’en souvient, une audacieuse opération du Mossad – le piégeage de beepers et de talkies-walkies à la milice chiite libanaise – avait fait des centaines de blessés, sinon plus.

Alors que le Hezbollah était, par ailleurs, visé quotidiennement par des frappes israéliennes, Nasrallah et son état-major s’étaient retrouvés dans un bunker de Haret Hreik, un quartier de Beyrouth-sud. Parfaitement renseignés, les Israéliens avaient frappé et éliminé en une fois la quasi-totalité du haut commandement de l’organisation.

La « Maison de la direction » bombardée

Or samedi matin, c’est pour décider de la riposte à apporter à des frappes américaines ou israéliennes qui étaient jugées inévitables que Khamenei avait convoqué une réunion en petit comité dans son palais du nord-est de la capitale, la « Maison de la direction ».

Sous celui-ci s’étendent plusieurs bunkers, immenses et interconnectés, dont deux au moins sont tellement profondément enfouis (entre 80 mètres et 100 mètres sous la surface) que seuls les Américains disposent des bombes « Bunker-busters » (anti-bunkers) permettant de les atteindre.

Mais les Iraniens s’attendaient à des attaques nocturnes. Mais le jour étant levé, ils ne se sont plus méfiés et ont choisi la solution de facilité : un abri moins enterré. Une fois de plus, parfaitement informés sur le lieu et l’heure de cette réunion, les Israéliens ont largué trente bombes qui ont ravagé la Maison de la direction et mis fin à l’existence de Khamenei.

À Paris, le 1er mars 2026, une manifestante anti-régime iranien brandit une pancarte dénonçant les mollahs lors d’une marche de soutien à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran et à l’assassinat du guide suprême iranien. (Anna KURTH / AFP).

Frappes de décapitation

Cette élimination ciblée a clairement défini ce qu’était l’opération lancée par le duo américano-israélien : non pas un « dernier avertissement » destiné à forcer Téhéran à faire des concessions dans les « négociations » en cours, ni des frappes ciblées pour anéantir ce qui reste du programme nucléaire, mais bien une guerre de haute intensité dans le but d’affaiblir le régime au point qu’il puisse être renversé de l’intérieur.

Cette élimination ciblée a clairement défini ce qu’était l’opération lancée par le duo américano-israélien.

Des dizaines d’autres cadres importants ont été « traités », tant dans l’appareil politique que dans les structures militaires. Ont ainsi disparu : le ministre de la Défense, Aziz Nasirrzadeh ; le chef des Gardiens de la Révolution, Mohammad Pakpour ; le chef d’état-major de l’armée régulière (Artesh), Abdolrahim Moussavi ; le principal conseiller de Khamenei, Ali Shamkhani ; le chef du Bureau militaire du Guide suprême, les chefs des renseignements de la police et de l’armée, ainsi que des dizaines de cadres du complexe militaro-industriel et des centaines d’officiers des Gardiens de la révolution.

La survie du régime des Mollahs en jeu

C’est donc bien la survie du régime qui est désormais en cause. Dans une prise de parole dans la nuit (heure locale) de vendredi à samedi, Donald Trump ne l’a d’ailleurs pas caché, incitant « le peuple iranien » à « prendre le contrôle du pouvoir » quand l’opération serait « terminée ».

Cette volonté d’éradication a été fortement encouragée par Isarël, mais également par l’Arabie saoudite. Alors que, publiquement, le prince héritier Mohammed ben Salmane affichait son soutien au processus de négociation, il nous revient qu’il a passé plusieurs appels téléphoniques privés à Donald Trump, au cours du mois dernier, pour préconiser une attaque américaine.

Cette volonté d’éradication a été fortement encouragée par Isarël, mais également par l’Arabie saoudite.

Ceci étant dit, ni Netanyahu, ni ben Salmane n’ont eu à insister outre mesure : le président américain était persuadé par certains de ses propres conseillers qu’il fallait en finir avec le régime et, depuis plusieurs mois, les états-majors américain et israéliens collaboraient étroitement à l’établissement des plans d’opérations.

Des personnes célèbrent la révolution iranienne de 1979 en défilant dans des véhicules recouverts de drapeaux ornés du lion et du soleil, lors d’une parade devant l’ambassade d’Iran dans le centre de Londres, le 1er mars 2026. (JUSTIN TALLIS / AFP).

Rupture avec des décennies de décisions américaines

L’attaque de samedi contre l’Iran marque une rupture avec des décennies de décisions américaines visant à s’abstenir de toute action à grande échelle pour renverser le régime d’un pays de plus de 90 millions d’habitants.

Elle marque également un changement radical par rapport aux précédentes incursions militaires de Trump, qui jusqu’à présent avaient une portée beaucoup plus limitée : « Aucun président n’était prêt à faire ce que je suis prêt à faire ce soir », a déclaré Trump aux Iraniens dans un message vidéo diffusé alors que les bombes américaines pleuvaient sur des cibles à travers l’Iran : « Vous avez maintenant un président qui vous donne ce que vous voulez, alors voyons comment vous réagirez ».

Reste deux questions : combien de temps durera la guerre et quelles sont les capacités de réaction de Téhéran ?

Reste deux questions : combien de temps durera la guerre et quelles sont les capacités de réaction de Téhéran ?

A la première interrogation, on ne peut donner qu’une réponse de normand : l’offensive durera « le temps qu’il faudra » pour arriver à l’Effet Final Recherché (EFR) : détruire le régime pour favoriser une transition interne.

Au minimum, les stratèges de Tel Aviv et Washington tablent sur des frappes allant en s’intensifiant pendant plusieurs jours – au moins jusqu’à la fin de la semaine. Mais on nous dit que cela pourrait être « plus long » et, éventuellement, s’étendre sur plusieurs semaines.

« L’Opération la plus féroce de l’histoire »

La deuxième question, pourtant cruciale, est plus délicate. Les Gardiens de la Révolution ont promis de venger la mort d’Ali Khamenei par « l’opération la plus féroce de l’histoire ». Mais quelle forme peut prendre la riposte ?

Pour le moment, les Iraniens en sont toujours au stade des opérations conventionnelles : ils frappent Israël et des installations militaires américaines au Moyen-Orient, n’hésitant pas à tirer des missiles vers le Qatar, Abou Dhabi, Dubaï, le Koweït ou même l’Arabie Saoudite.

Mais force est de constater que si l’on compare les résultats et l’intensité des frappes israélo-américaines à la réponse iranienne, le bilan est loin d’être satisfaisant (du point de vue de Téhéran) : que ce soit par le nombre de missiles tirés ou de drones lancés ou par le bilan médiocre de ces frappes, la balance penche nettement en la défaveur de l’Iran.

Deux hommes se tiennent devant une maison détruite, lieu d’une attaque de missiles à Bet Shemesh, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Jérusalem, le 1er mars 2026. (JOHN WESSELS / AFP).

L’arme des attentats terroristes

Il se dit que les Gardiens de la Révolution tenteront au moins un « gros coup » : toucher un porte-avions (il y en a deux sur zone), mais le pari semble hasardeux et difficile à réussir.

Resteront alors trois possibilités : tout d’abord, activer les « proxys » libanais, yéménites et irakiens du régime, évidemment, mais accepteront-ils de dépasser le stade des actions symboliques et de se sacrifier pour une cause qui semble perdue ?

Deuxième option : paralyser l’économie mondiale en minant le détroit d’Ormuz par où transitent entre 20 et 25% du pétrole et du gaz consommés sur la planète. Ce serait suicidaire pour le régime, car le monde entier le condamnerait sans coup férir, mais si tout est perdu, pourquoi pas ?

Reste enfin, « l’alternative du diable » : l’arme terroriste, utilisée de manière constante par les mollahs depuis 47 ans.

Reste enfin, « l’alternative du diable » : l’arme terroriste, utilisée de manière constante par les mollahs depuis 47 ans. Un terrorisme qui pourrait s’exercer au Moyen-Orient, bien entendu, mais également en Europe. Les services secrets allemands annonçaient dimanche que la plus grande prudence s’imposait et que l’on ne pouvait exclure des attentats organisés ou sponsorisés par Téhéran, sur le sol européen, contre des bases militaires américaines, des intérêts et installations diplomatiques de Washington et de Jérusalem et des communautés juives.

Hugues Krasner

(Des manifestants anti-régime iranien brandissent des drapeaux iraniens d’avant la révolution de 1979, ornés du lion et du soleil, et tiennent des portraits de Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran et figure emblématique de l’opposition, lors d’une marche de soutien à l’attaque américano-israélienne contre l’Iran et à l’assassinat du guide suprême iranien, à Paris, le 1er mars 2026. Anna KURTH / AFP)