Iran : un régime sans tête peut-il encore survivre ?
BRUXELLES. Il y a des moments où un régime ne tombe pas encore… mais n’est déjà plus ce qu’il était. L’Iran est entré dans cette zone. Depuis l’assassinat d’Ali Khamenei le 28 février dernier lors des frappes américano-israéliennes, la République islamique ne fonctionne plus comme une dictature personnelle centrée sur un guide charismatique et omniprésent. Elle fonctionne comme un système amputé qui tente de survivre par inertie, en s’appuyant sur ce qui lui reste : la force brute des Pasdaran et une architecture conçue pour résister aux chocs. Ce n’est pas une succession ordonnée. Ce n’est pas non plus un effondrement immédiat. C’est une transition sous bombardement.
Un pouvoir qui n’a plus de centre humain
Le premier fait est saisissant : le nouveau guide, Mojtaba Khamenei, nommé par l’Assemblée des experts début mars, n’existe pas politiquement au sens classique. Pas de vidéo. Pas de voix. Pas de preuve de vie directe. Seulement des communiqués lus par d’autres ou affichés sous forme de photographies figées.
Dans n’importe quel régime autoritaire, même un dirigeant diminué ou contesté est montré. On le filme assis, silencieux, entouré de ses hommes. On fabrique une image de continuité. Ici, rien de tel. Ce vide ne prouve pas nécessairement que Mojtaba est mort ou gravement atteint. Il révèle quelque chose de plus profond : le régime n’est pas capable – ou pas prêt – de montrer son propre chef.
À partir de là, la question change. Ce n’est plus : « Le guide est-il vivant ? » ; c’est : « Qui exerce réellement le pouvoir ? »
Le glissement : du guide aux Pasdaran
La réponse est brutale. Le pouvoir réel glisse vers les Corps des gardiens de la révolution islamique (Pasdaran). Ils ne « prennent » pas le pouvoir aujourd’hui. Ils l’exercent déjà depuis des années, mais dans l’ombre d’un centre décisionnel.
Avant, le schéma était clair : le guide décidait, les intermédiaires politico-religieux traduisaient, les Pasdaran exécutaient. Aujourd’hui, ce centre a disparu. Avec lui s’efface une pièce essentielle du système : les grands coordinateurs capables de faire dialoguer clergé, militaires, services de renseignement et appareil d’État.
On peut perdre des ministres. Mais si l’on perd les connecteurs du système, on n’a plus un État.
La mort récente d’Ali Larijani, chef du Conseil suprême de la sécurité nationale, tué dans une frappe israélienne, en est le symbole parfait. Ce n’était pas un dignitaire parmi d’autres. C’était un traducteur du pouvoir, un homme de liaison entre factions souvent rivales. Sa disparition, comme celle d’autres figures intermédiaires, ne fait pas tomber le régime instantanément. Elle le prive cependant de sa capacité à se coordonner avec intelligence et finesse.
Un régime qui tient… sans fonctionner vraiment
C’est là le paradoxe iranien actuel. Le régime peut continuer à tenir même sans centre visible. Pourquoi ? Parce qu’il a été conçu pour cela.
Architecture décentralisée, commandements régionaux autonomes, plans pré-autorisés, stocks dispersés, chaînes de commandement redondantes : ce que les stratèges appellent la « défense mosaïque ». Les unités régionales peuvent agir sans attendre des ordres précis de Téhéran. Les ripostes militaires suivent des scénarios déjà écrits.
Résultat : le système continue à fonctionner… même quand il ne pense plus. Mais il fonctionne différemment. Moins d’arbitrage politique. Moins de finesse diplomatique. Plus d’automatisme sécuritaire. Un dictateur tranche. Une machine applique.
Le vrai point de rupture
Un régime comme celui-ci ne s’effondre pas simplement parce que le chef disparaît. Il tombe quand la chaîne du pouvoir se brise : ordre → transmission → exécution → obéissance.
Aujourd’hui, cette chaîne tient encore, grâce à la cohésion relative des Pasdaran et à la peur maintenue dans les rues. Mais elle est fragilisée par la disparition progressive des « cerveaux intermédiaires »; ceux qui coordonnent, arbitrent et relient les appareils entre eux.
On peut perdre des généraux. On peut perdre des ministres. Mais si l’on perd les connecteurs du système, on n’a plus un État. On a un ensemble de forces armées qui coexistent, parfois dans la tension.
Les signaux faibles qui annoncent la bascule
La chute, si elle vient, ne sera pas annoncée par un grand discours. Elle sera visible dans les détails :
1. Le silence du guide — Plus il dure, plus la légitimité devient abstraite et fragile.
2. La cadence des éliminations — Quand les coordinateurs tombent les uns après les autres, le système se désarticule.
3. La cohérence du discours officiel — Un régime solide ment d’une seule voix. Un régime en crise se contredit.
4. La qualité des ripostes militaires — Une armée peut tirer longtemps. Elle ne peut coordonner indéfiniment sans cerveau central.
5. La tenue de la répression intérieure — Tant que la peur fonctionne, le régime tient. Le jour où elle se fissure, tout s’accélère.
6. Le comportement des régions — Discipline centralisée ou initiatives locales désordonnées ?
7. Les nominations — Un pouvoir solide remplace vite et bien. Un pouvoir en crise improvise.
8. Les fuites internes — Quand les fractures remontent à la surface, elles existaient déjà depuis longtemps.
9. Le facteur social — Il n’abat pas un régime seul, mais il accélère sa chute quand tout le reste vacille.
Trois scénarios possibles
À partir de là, trois trajectoires se dessinent :
1. La survie contrôlée : Les Pasdaran maintiennent la cohésion. La façade religieuse tient tant bien que mal. Le système continue, plus dur, plus militarisé. Le régime survit, au prix d’une dérive sécuritaire assumée.
2. La survie dégradée :Les pertes s’accumulent. La coordination se détériore. La machine tourne encore, mais de plus en plus mal, avec des ratés visibles. Le régime vacille sans tomber tout à fait.
3. La désintégration :Plusieurs centres de pouvoir émergent. La légitimité s’évapore. La répression se fissure. Les régions et les factions agissent pour leur propre compte. Le régime cesse alors d’exister en tant que système centralisé.
La question n’est donc plus de savoir si le guide est dans le coma, en vie ou capable de parler. Elle est plus simple, et plus brutale :
l’Iran est-il encore capable de se gouverner lui-même de manière cohérente ?
Pour l’instant, la réponse reste oui. Mais ce « oui » tient à peu de choses : la cohésion interne des Pasdaran, la capacité (ou non) à remplacer rapidement les cerveaux perdus, et le maintien de la peur dans la population.
Le jour où ces trois piliers se fissureront en même temps, le régime ne tombera pas lentement. Il basculera.
Et ce jour-là, ce ne sera pas seulement la disparition d’un homme qui fera l’histoire.
Ce sera la disparition d’un mécanisme.
ALDO MUNGO
Armées & Défense
