Opinion

Opinion. Le Conseil de déontologie journalistique défend-t-il l’agenda frériste de Fouad Ahidar ?


C’est un étrange jugement qu’a rendu, le 18 mars 2026, le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) en estimant que le quotidien La Libre avait contrevenu à la déontologie journalistique en ne sollicitant pas l’avis du député bruxellois, Fouad Ahidar, dans un article consacré aux Frères musulmans qui posait notamment la question « Fouad Ahidar est-il Frère musulman ? ». 

L’affaire date du 11 juin 2025, lorsque « La Libre » publie un dossier de quatre pages, consacré aux Frères musulmans. Le journaliste, Bosco d’Otreppe, y interroge plusieurs spécialistes – Brigitte Maréchal, Radouane Attiya, Michaël Privot, etc.) et cite ensuite plusieurs combats identitaires de la confrérie : « porter le foulard, manger halal, bénéficier d’aménagements pour prier plusieurs fois par jour, jusque dans un cadre professionnel », avant d’ajouter : « En luttant contre l’islamophobie, en investissant le champ juridique, en développant le monde associatif, ils défendent en somme un multiculturalisme à la britannique ».

En luttant contre l’islamophobie, en investissant le champ juridique, en développant le monde associatif, ils défendent en somme un multiculturalisme à la britannique.

Le journaliste précise que certains « participent avec sincérité, mais à leur insu, à une partie des objectifs de la confrérie sans pour autant pouvoir être qualifiés de Frères ».

Infographie de la galaxie des Fréristes

C’est dans ce contexte qu’apparaît le nom du député bruxellois Fouad Ahidar.

Une infographie intitulée « la galaxie des Frères musulmans » représente en effet en trois cercles concentriques d’abord les « Membres de la confrérie qui ont prêté allégeance – Ligue des musulmans de Belgique – Conseil des musulmans d’Europe », ensuite les  « Militants soutenant la confrérie et ses méthodes sans spécialement prêter allégeance – Mosquées de la Diyanet et de milli Gorus », et enfin les « Organisations et associations qui servent le discours des Frères Musulmans sans toujours en avoir conscience – Team Fouad Ahidar ».

Or, et l’article le précise clairement, Fouad Ahidar a déjà été interrogé sur son appartenance aux Frères musulmans en 2024, et a répondu par la négative.

Fouad Ahidar a déjà été interrogé sur son appartenance aux Frères musulmans en 2024, et a répondu par la négative.

Loin de mettre en doute cette réponse de l’intéressé, le journaliste conclut que « Son seul cas offre donc deux enseignements. Le fait que tous ceux qui défendent une conception conservatrice de l’islam sur le plan social et théologique ne sont pas, en tant que tels, Frères musulmans. Mais aussi que la matrice idéologique des Frères a  largement influencé les communautés musulmanes en Belgique et qu’on peut donc parfois la porter à son insu ».

Les positions « fréristes » de Fouad Ahidar

Selon le CDJ, le journaliste aurait cependant dû activer le droit de réplique du plaignant, dès lors que « son inconscient fait l’objet d’une évaluation » et que l’affirmation est susceptible de porter gravement atteinte à son honneur et à sa réputation.

Voilà qui est étrange. Car reprenons les combats identitaires principaux de la confrérie, et voyons ce que Fouad Ahidar en dit.

Porter le « foulard » ? Lors des auditions de 2022 au Parlement bruxellois consacrées à la neutralité, Ahidar s’est insurgé ainsi : « Mon épouse, belgo-belge, ne peut pas travailler dans le service public à Bruxelles parce qu’elle porte un bout de tissu ! Quid des droits de l’homme ? ». Par ailleurs, il affirme : « On a le droit de vivre sa religion, de croire ou de ne pas croire. Alors ok il y a des pressions, mais on n’interdit pas le mariage parce qu’il y a des femmes battues ».

Ce décret ne répond à aucune urgence. Il exclut, divise et détourne l’attention des vrais problèmes.

Tout récemment, Fouad Ahidar a condamné l’interdiction des signes convictionnels aux enseignants du réseau officiel qui entrera en vigueur en septembre prochain. « Ce décret ne répond à aucune urgence. Il exclut, divise et détourne l’attention des vrais problèmes. Bruxelles est diverse. Son école doit l’être aussi. La neutralité ne peut pas être un prétexte pour discriminer », s’insurge le député bruxellois.

BELGA

Nadia Geerts se pose des questions sur la décision du Conseil de déontologie journalistique (CDJ). (BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK).

Manger halal ? Fouad Ahidar s’est opposé en juin 2022 à l’interdiction de l’abattage sans étourdissement, justifiant ainsi son vote « Moi, en tant que croyant, je ne peux pas croire que Dieu va laisser souffrir les animaux ».

Fouad Ahidar réticent à la laïcité

La lutte contre l’islamophobie ? La Team Fouad Ahidar, candidate aux dernières élections bruxelloises, y fait figurer celle-ci en toutes lettres.

Les aménagements pour prier ? La même Team Fouad Ahidar affirme soutenir les « libertés religieuses et culturelles » dans le cadre d’un pluralisme actif. Fouad Ahidar a d’ailleurs exprimé clairement ses réticences envers la laïcité : « Je ne sais pas pourquoi les gens disent qu’il faut séparer le politique du religieux ». La défense d’un multiculturalisme à la britannique semble donc assez évidente dans son chef.

La défense d’un multiculturalisme à la britannique semble donc assez évidente dans son chef.

Ajoutons à cela la comparaison qu’il a faite en novembre 2023 entre Gaza et Auschwitz (« Toute personne qui est sensée voit bien que c’est un génocide humain. Et je peux utiliser ce terme, moi qui suis parti à Auschwitz, en Pologne, pour aller voir ce que c’est un génocide »), ou encore sa qualification des actes commis le 7 octobre 2023 par le Hamas – la branche armée des Frères musulmans palestiniens, qu’il refuse de qualifier de terroriste – de « petite réponse » aux années de violence israélienne…

L’agenda frériste de Fouad Ahidar

Quoi que dise Fouad Ahidar, il me semble, au vu de tout cela, pour le moins difficile de nier cette évidence qu’il sert, par ces propos et engagements, l’agenda frériste.

Mais peut-être Fouad Ahidar pourrait-il, lors d’une prochaine interview, expliquer en quoi son programme politique se distingue du projet frériste. Cela ferait certainement taire, bien mieux qu’une plainte au CDJ, les accusations qui lui sont faites de servir, fut-ce inconsciemment, le projet frériste…

Nadia Geerts
Essayiste et chroniqueuse

(Le CDJ a épinglé La Libre pour avoir ignoré le droit à la réplique dans un article consacré au député bruxellois, Fouad Ahidar. Mais la décision interpelle d’autant plus que l’intéressé avait déjà répondu à la question. Crédit photo : BELGA)


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