EDITO

De la démocratie numérique au capitalisme de surveillance : bientôt tous des persons of interest ?

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« Le meilleur des mondes », le roman d’anticipation dessiné par Aldous Huxley en 1932, est à nos portes. La transformation numérique s’insinue de plus en plus dans l’espace public, comme dans notre sphère privée. Le moment est venu pour tenir un débat démocratique approfondi sur la manière dont nous, en tant que société, envisageons la technologie de surveillance.

Sous couvert de sécurité, depuis 2015, les caméras de vidéosurveillance font partie intégrante du paysage urbain. Parcs, événements festifs, intersections de rues et réseaux de transports en commun en sont équipés au nom de la lutte contre la criminalité. Sous couvert de santé, depuis deux ans, tous les gouvernements européens imposent des mesures, plus ou moins coercitives, pour pister les malades du coronavirus et leurs potentiels contacts. Mais entre tracing préventif et tracking de contrôle, la différence sous-jacente est de taille. Si les deux mots sont utilisés indifféremment par les autorités, ils cachent deux stratégies et deux réalités futures totalement très différentes. La maîtrise de la cybersécurité est un enjeu majeur pour les utilisateurs d’objets connectés, pour les entreprises comme pour les états. Mais de quoi sera faite notre protection demain dans un monde numérique de plus en plus invasif ?

Avons-nous vraiment besoin d’un bracelet électronique virtuel pour gérer une situation de crise ?

« Garder l’œil » est le leitmotiv. Big Brother is watching you trouve ici toute sa contemporanéité. Les chercheurs veulent associer non seulement les caméras fixes, mais aussi tous les cyber-observateurs mobiles que sont les drones, les smartphones, les voitures autonomes et les robots humanoïdes. Si le tracing, soit l’idée de suivre une piste d’origine, aux fins de comptabilisation – comme le propose par exemple l’application stop covid – est fondée sur la liberté de chacun à participer à l’expérience, le tracking relève d’une réalité toute autre. C’est l’aptitude à retrouver l’historique, les habitudes de vie et la localisation d’une personne au moyen d’identifications enregistrées auxquelles les citoyens ne peuvent se soustraire. Et là, des choses terrifiantes sont à l’œuvre. Sous couvert du sésame capable de nous sortir d’une pandémie anxiogène, tout en nous promettant des jours meilleurs, le Covid Save Ticket (CTS) est un outil de contrôle hallucinant et anti-démocratique.

Or, quand des initiatives appellent à la mise en place d’applications de tracing humain présentées comme acceptables par des Etats de droits dits démocratiques, il y a de quoi être consterné.  Comment imaginer, qu’au nom de la protection des peuples, nos dirigeants entérinent un tel blanchiment totalitaire ? Un pas de trop rapide ou un sac à dos suspect, le citoyen devient une cible.

Les libertés individuelles et la vie privée sont clairement sur la sellette un peu partout dans nos démocraties européennes.

Les GAFA, Big Brother ou apprentis sorciers? L’artisan de notre aliénation numérique fait prospérer les fakes news et surveille nos actions. L’algorithme, aux mains des géants des Big Tech, est érigé en sachant. Il est aux manettes d’un processus opaque, la propagande, qui nous addicte autant qu’on la méprise pour son aliénation potentielle.

L’intelligence artificielle nous fait glisser vers quelque chose de bien plus opaque encore. Car si l’on sait comment démarrer la machine, on ignore absolument tout de comment et pourquoi elle nous sort tel ou tel résultat. Pour qualifier ce phénomène, Frédéric Clavert, docteur en histoire contemporaine, utilise la métaphore de la « boîte noire ». Nous sommes plongés dans le noir d’un univers dystopique dont nous n’avons déjà plus la maîtrise. Nous ne sommes plus des sujets, mais des objets, des persons of interest.

L’Etat d’exception devient normalité. Les épidémies sont l’occasion d’une reconfiguration à grande échelle des technologies de pouvoir. Michel Foucault a analysé ce passage de la gestion de la lèpre à la gestion de la peste, comme le processus par lequel « les techniques disciplinaires de spatialisation du pouvoir ont été déployées. Si la lèpre a été traitée avec des mesures strictement nécro politiques qui excluaient le lépreux, le condamnant sinon à la mort, du moins à la vie en dehors de la communauté, la réaction à l’épidémie de peste a inventé la gestion disciplinaire et ses formes d’inclusion exclusive »

Les conséquences éthiques et politiques qui en découlent sont extrêmement graves. Le risque d’accoutumance aux mesures de contrôle est énorme. Les libertés individuelles et la vie privée sont clairement sur la sellette un peu partout dans nos démocraties européennes. Cette gestion politique du Covid-19 par la biosurveillance augmente la tolérance des citoyens au contrôle cybernétique de l’État.

Si nous voulons résister à la soumission, nous devons muter, comme le virus. Ils nous faut sortir de la prison molle de notre absence de réflexion et nous poser cette question : avons-nous vraiment besoin d’un bracelet électronique virtuel pour gérer une situation de crise ?
Il n’y a pas si longtemps, cette situation nous aurait paru absurde, et le fait même de l’imaginer, scandaleux, digne du pire cauchemar orwellien. Aujourd’hui, nous sommes pris dans la toile d’une situation de monopole sur le marché des données de santé publique et de sécurité sociale. Notre santé est primordiale, nos libertés ne le sont pas moins ! Une chose est sûre : Big Brother ne nous sauvera pas du chaos. Jean Cocteau se plaisait à dire : « Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur ». Il est à espérer que notre Etat de droit ne brûle pas sous les yeux hagards de notre léthargie. Il est des engrenages où ils ne faut pas mettre le doigt…

 


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