HOMMAGE

Tutu, l’archevêque arc-en-ciel s’en est allé

BELGA

Le plus célèbre des archevêques anglicans Desmond Mpilo Tutu est décédé ce dimanche 26 décembre à l’âge de 90 ans. Il était l’icône de la lutte anti-apartheid et la « conscience » de l’Afrique du Sud. Sa lutte acharnée contre le régime de l’apartheid fut récompensée en 1984 par le prix Nobel de la paix. Il ne cessa jamais de prendre la parole pour défendre les plus faibles, s’exprimant à la fois sur la corruption, le commerce des armes ou le réchauffement climatique. Sans aucun doute le plus sourient des archevêques était affaibli, depuis quelque temps et ne s’exprimait plus en public. Mais jusqu’à la fin, encore récemment, lors de la célébration de ses 90 ans, il avait donné à voir son large sourire et son regard empli de malice. Le monde salue, le combat d’un homme charismatique, la force d’une vie de combat pacifique.

Desmond Mpilo Tutu  était né en 1931 dans une cité-dortoir, construit à l’écart du gros bourg afrikaner de Klerksdorp, dans le Transvaal occidental, dans le nord-est de l’Afrique du Sud. Son père instituteur et sa mère femme de ménage n’auraient jamais imaginé le destin de leur fils : archevêque (lui rêvait devenir médecin) devenu héraut de la lutte contre l’apartheid – cette politique de stricte séparation entre les Noirs et les Blancs imposée par les Blancs entre 1948 et 1991.

Parcours singulier d’un esprit brillant

C’est la rencontre de Tutu avec un pasteur militant d’origine anglaise, Trevor Huddleston, qu’il sert à l’autel qui le bouleversera. Tutu sera touché que ce Blanc lui rende visite quand il contracte la tuberculose à 16 ans et reste vingt mois cloîtré à l’hôpital. Brillant, Tutu rêvait de devenir médecin, mais le coût des études l’obligera à se « contenter » d’une carrière dans l’enseignement.

Marié à une collègue institutrice, Leah, ils démissionneront afin de protester contre l’enseignement au rabais imposé aux Noirs par le régime sud africain de l’apartheid. Inspiré par Huddleston, il troque la craie pour l’encensoir et devient, en 1961, le premier pasteur noir anglican du pays. Après une maîtrise de théologie à Londres en 1966, il devient aumônier de l’université noire de Fort Hare où il découvre le « mouvement de la conscience noire », développé par Steve Biko, et la « théologie de la libération ». Son engagement politique commence ces années-là. A l’université, il invite Nelson Mandela à un débat. Ils ne reverront qu’en 1990, quand ce dernier choisit de passer sa première nuit de liberté chez Tutu, au Cap, après ses 27 années de prison.

L’icône d’un peuple, d’un combat

Sa personnalité charismatique, son combat contre l’apartheid et son plaidoyer en faveur de la réconciliation raciale ont fait de l’homme d’église l’une des personnalités les plus populaires du pays, presque à l’égal de Mandela. « Mpilo », signifie « vie » et c’est peu dire que la sienne fut riche en mouvements, en combats et en sens de l’humour aussi dont il usait souvent lors de ses sermons contre le régime d’apartheid jusqu’à faire plier de rire son auditoire.

Au sein de l’Eglise protestante anglicane, il ne cessera de se faire remarquer jusqu’à atteindre les sommets. Du haut de ses chaires, il dénonce le régime d’apartheid « parfois de manière abrupte », comme il le dira plus tard. Il reçoit des menaces de mort, son passeport est confisqué mais sa robe pastorale et sa renommée croissante le protègent du pire. « Ils peuvent tout essayer mais rien ne me fera taire ! », lance-t-il vibrant, lors d’un sermon à la cathédrale de Johannesburg. Il sera le premier Noir nommé doyen du diocèse de Johannesburg (1975), puis évêque (1988-86), et enfin, en tant qu’archevêque du Cap (1986-96), chef de l’Eglise anglicane d’Afrique du Sud. Il est aussi le premier secrétaire général noir du Conseil œcuménique sud-africain (1978-85).

Tout au long de sa vie, il voyagera aussi beaucoup. C’est lors d’un voyage en Afrique qu’il sera atterré, entre autres, par le régime de Mobutu.

Visage de la nation arc-en-ciel

Les premières élections démocratiques en 1994 lui apportent un nouveau rôle : bâtir la « nation arc-en-ciel », un slogan qu’il a lui-même inventé. Tutu préside la « commission vérité et réconciliation » (1995-98), chargée de faire la lumière sur les atrocités du passé. La tournure chrétienne qu’il insuffle aux audiences publiques, mais aussi son style autoritaire, ne sont pas du goût de tous. Certains membres de la commission claquent la porte.

Hélas, Desmond Tutu ne réussit pas à convaincre, ni les dirigeants du régime d’apartheid (Pieter W. Botha et Frederick de Klerk), ni le président Thabo Mbeki de reconnaître leur responsabilité dans les violations des droits de l’Homme commises de part et d’autre pendant les années de lutte sous l’apartheid.

Par la suite, Tutu dénoncera les turpitudes du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC) et en particulier celles du très corrompu ex-président Jacob Zuma.
En 2011, il laissera exploser sa colère, quand son ami, le Dalaï-Lama, invité à fêter son 80ème anniversaire au Cap, est privé de visa. Le gouvernement de l’ANC est « pire que l’apartheid ! », dénoncera-t-il alors. « M. Zuma, je vous préviens, un jour, nous prierons pour la défaite de l’ANC ». En retour, il perd le droit de s’exprimer lors des funérailles de son ami, Mandela, en 2013.

Toute sa vie, le Prix Nobel de la paix n’a cessé de prendre parti, pour dénoncer l’homophobie, l’invasion de l’Irak, la répression contre les Palestiniens et bien d’autres causes. « Vous rêvez d’un monde meilleur ?, lance-t-il aux étudiants lors d’une conférence à l’université Columbia en 2014. « Alors, je vous en prie, ne vous laissez pas contaminer par le cynisme. »

La messe est dite. Le brillant archevêque s’en est allé avec ses rêves, son sourire, sa soif de liberté, demeurent ses combats et de nombreux disciples.