Le Conseil d’Etat saisi par le secteur culturel et la Ligue des Droits humains

Journaliste / Secrétaire de rédaction
Ils étaient 5.000 ( 15.000 selon les organisateurs) dimanche à manifester leur soutien au secteur culturel au Mont des Arts à Bruxelles, des milliers à Liège aussi répondant à l'appel du cinéma frondeur liégeois Les Grignoux. BELGAPas question d’en rester là. Alors que dès vendredi dernier, la Ligue des Droits humains saisissait le Conseil d’Etat afin de marquer son opposition aux dernières restrictions prévues envers le secteur culturel, plusieurs acteurs culturels de chaque côté de la frontière linguistique faisaient de même. Hier, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), son homologue flamand DeAuteurs, le collectif d’artistes Pro Spere, l’Union des producteurs de films francophones et plusieurs sociétés de production (Anga, Scope, Stenola…) ont déposé devant le tribunal de première instance de Bruxelles, une citation à comparaître de l’État belge, à travers la personne de la ministre de l’Intérieur Annelies Verlinden. Tous exigent l’annulation de l’arrêté royal du 23 décembre qui a acté la fermeture des lieux culturels. Au niveau local, plusieurs bourgmestres ont d’ailleurs fait acte de bienveillance face aux ouvertures illégales de lieux culturels. « Je n’ai pas d’ordres à donner à la police dans ce domaine-là. Ce que je veux, c’est qu’il n’y ait pas d’émeutes ni de problèmes, donc la police ne va pas rentrer dans les salles pour faire sortir les gens » commentait ce matin Willy Demeyer, bourgmestre de Liège, ville d’où est partie la fronde du secteur.
Depuis ce dimanche, jour d’entrée en vigueur des dernières nouvelles mesures restrictives du Codeco envers une large partie du secteur culturel, la désobéissance fait loi. Et les citoyens qui se sont rendus dans les salles de spectacles ou de cinéma depuis lors semblent se ficher de désobéir à la loi.
Néanmoins, en ne respectant pas les mesures prises par le Gouvernement fédéral, les acteurs culturels qui font de la résistance s’exposent à des sanctions importantes. On dénombre actuellement 103 lieux culturels en résistance dont 57 en Wallonie et 46 à Bruxelles. Aux cinémas Grignoux, à Liège tout comme au comme dans le petit théâtre Le Moderne, sur les hauteurs de la ville, on espère que les politiques se montreront tolérants face à la situation. « Pourvu qu’on nous laisse travailler, le politique sait combien on souffre depuis un an et demi et nous poursuivons l’accueil du public dans des conditions tout à fait sécurisées : demande du CST, masque, gel, distance », explique-t-on au Moderne.
Le politique du « « cul » entre deux chaises »
Directeur du service juridique de la SACD, Tanguy Roosen invoque ensuite une mesure discriminatoire pour les lieux culturels, condamnés à fermer alors que l’Horeca ou les commerces restent ouverts. S’appuyant sur l’absence de proportionnalité entre la mesure et l’objectif, citant différentes études scientifiques montrant que les salles de spectacles ne sont pas des clusters de contamination, il rappelle aussi que le virologue Marc Van Ranst et l’épidémiologiste Marius Gilbert ont affirmé publiquement ne pas comprendre non plus les mesures récentes prises par le Codeco.
Eviter les émeutes et faire respecter l’ordre public (…) donc la police ne va pas rentrer dans les salles pour faire sortir les gens.
Plusieurs bourgmestres ont d’ailleurs fait acte de bienveillance face à la résistance des responsables culturels qui ont décidé de rouvrir illégalement les lieux de spectacles. Mais la situation reste tout de même délicate pour les mandataires locaux qui sont tenus de faire respecter la loi.
Sur les ondes de Bel RTL, ce matin, Willy Demeyer, bourgmestre socialiste de Liège, évoquait la difficulté de cette situation inédite. « La police est confrontée à une situation inédite. Vous avez d’une part, la police judiciaire, sous la responsabilité du ministre de la Justice Van Quickenborne avec le président du collège des procureurs généraux qui dit que la police a autre chose à faire que de vider les salles. Et puis, d’autre part, la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden, responsable de la police administrative, qui passe par les gouverneurs, les bourgmestres, et qui dit, elle, que la police doit intervenir. Deux sons de cloche émanant de deux hauts responsables: que faire ? la police ne peut pas vivre avec une situation pareille », expliquait-il. « Nous sommes devant un problème qui, pour l’instant, est insoluble, et nous devons avoir une clarification de cette position. Magistrats et policiers sont, pour l’instant, sont désemparés », poursuit-il.
Situation inédite
« En 20 ans de mayorat, je n’ai jamais rencontré une position pareille. Et je crois que pour la crédibilité et le respect des institutions, il faut très vite avoir des instructions claires. De mon côté, je n’ai pas d’ordres à donner à la police dans ce domaine-là. Ce que je veux, c’est qu’il n’y ait pas d’émeutes, ni de problèmes, donc la police ne va pas rentrer dans les salles pour faire sortir les gens. Si on intervient dans l’état actuel de l’opinion, on va créer des troubles plus importants. Or nous devons veiller à l’ordre public avant tout».
Nécessité de corriger le tir
Alors que la ministre de la Culture, Bénédicte Linard estime qu’elle n’a pas d’ordre à donner aux acteurs du secteur culturel. A la Région, on craint les conséquences de cette désobéissance validée de façon informelles par les mandataires locaux : risques de désobéissance civile, système démocratique à la belge mis à mal… Les limites du système sont testées, entre un sentiment pour la population de ne pas être correctement entendue et le fait d’appliquer les normes.
Dans le même temps, le président socialiste, Paul Magnette, estime que les membres du Codeco doivent avoir l’humilité de reconnaître collectivement qu’ils se sont plantés lors du dernier Comité de concertation dont la décision de fermer des lieux culturels a créé un tollé. « Je comprends et j’adhère complètement aux reproches qui nous sont faits par le monde de la culture » et de rappeler, à l’instar de l’acteur et réalisateur Bouli Lanners, présent dimanche à Liège parmi les manifestants, « Il n’y a pas de honte, en tant que politique, à reconnaître que nous faisons des erreurs. Essayons d’en comprendre les origines et voyons comment les corriger ».
Les mandataires locaux sur le fil
Les élus locaux rongent leur frein et jouent les équilibristes, une situation difficile pour le bourgmestre de Namur, Maxime Prévot, qui dénonce des mesures illogiques : « Il fallait s’y attendre, l’incohérence des décisions gouvernementales va plonger tous les mandataires locaux, au premier rang desquels les bourgmestres, dans des situations bien embarrassantes. Evidemment, sur le fond, on s’indigne autant que les acteurs culturels de cette décision qui n’a ni queue ni tête, mais nous sommes aussi tenus de veiller à ne pas cautionner pour autant les actes de désobéissance civile. Et donc, on va, à nouveau, être le cul entre deux chaises».
Maxime Prévot craint aussi que la bienveillance témoignée au secteur de la culture ne crée un précédent et que d’autres secteurs espèrent eux aussi un laxisme des autorités. « Evidemment, je ne vais pas moi non plus envoyer la police avec les matraques pour vider les salles, mais on ne peut pas non plus être uniquement dans le laisser faire, parce que sinon, demain, la désobéissance peut s’étendre à d’autres secteurs contraints comme par exemple l’Horeca. » Et de poursuivre : « On va donc être tenus, quoi que nous puissions penser de l’imbécillité ou non, des mesures décidées, comme officiers garantissant l’ordre public, à ce que ces mesures soient respectées. »
Des ordres venus d’en haut
Ce matin, la ministre de l’Intérieur, Annelies Verlinden, a annoncé que le centre de crise avait pris contact avec les dix gouverneurs de provinces du pays, ainsi que le ministre-Président bruxellois, pour rappeler qu’ils doivent faire appliquer les décisions du dernier comité de concertation.
Pour l’heure, la liste des résistants culturels ne cesse ne s’allonger.
