Uber Files : « At your service » ou le « management des crétins »
International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ)Dans une enquête explosive, International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) et The Guardian ont révélé ce lundi les stratégies commerciales secrètes de l’une des startups technologiques les plus influentes du secteur du transport rémunéré de personnes. Leader de la révolution numérique grâce à son application unique en 2009, le géant du covoiturage a développé son réseau à l’ancienne, par le biais d’une énorme machine de lobbying à pressions plurielles.
Surfant sur la vague de l’actualité, la récupération politique, toujours en bon ordre de marche, ne s’est pas fait attendre en s’emparant du débat pour établir, selon les couleurs, qui est plus blanc que blanc et qui a lavé sale. De gauche, comme de droite, en Belgique comme ailleurs, certains élus réclament la mise sur pied d’une commission d’enquête afin d’établir les interférences et les responsabilités politiques dans les pratiques de la multinationale.
Dans la foulée, Mark MacGann annonce être le « lanceur d’alerte ». L’ancien responsable du lobbying d’Uber pour l’Europe de l’Ouest, l’Afrique et le Moyen-Orient, est l’homme qui a transmis au quotidien britannique les 124.000 messages et documents internes qui constituent The Uber Files et qui montrent comment le géant américain a bafoué les lois et trompé les gens sur son modèle d’entreprise et ses bénéfices pour les chauffeurs. Dans une interview exclusive, il annonce : « Nous avons vendu un mensonge aux gens ».
Nous avons vendu un mensonge aux gens.
A la lumière de cet aveu, il est tout d’abord légitime de se demander pourquoi l’homme passe, d’un coup d’éclairage médiatique, du statut de complice en aveu à celui de dénonciateur de liaisons dangereuses tissées avec le pouvoir politique et l’élite « intellectuelle ». Ce n’est certes pas la philosophie voulue par le législateur dans l’esprit de la loi protégeant les lanceurs d’alerte. Dans cette hypothèse, tous les mafieux repentis pourraient se rebaptiser « lanceurs » et « alerter ». Un lanceur d’alerte dénonce des exactions, mais n’y participe pas.
Capture d'écran Mark MacGann, ex-lobbyiste d'Uber devenu lanceur d'alerte.Nous ne sommes donc pas loin de penser que l’homme qui a servi les intérêt d’Uber pendant des années a cherché avant tout une « protection » en révélant aujourd’hui son identité. Mark MacGann a, en effet, longtemps été le visage public de la compagnie décriée. Une position l’ayant érigé au rang de cible des campagnes anti-Uber menée par l’industrie des taxis traditionnels, à tel point qu’Uber avait dû lui assurer des gardes du corps dans ses déplacements. Une mise au pilori qui le poussera aussi vers sa sortie, sans fleurs mais couronnes, de l’entreprise.
Ce cadre recontextualisé, les Leaks montrent surtout comment les méthodes douteuses de Travis Kalanick, l’ancien patron du groupe, ont alimenté une culture d’entreprise largement toxique. L’histoire est celle de l’imposition à marche forcée de tout un nouveau système de travail dérégulé. Comment l’entrepreneur américain, fondateur de la société de partage, y est-il parvenu ? La kakistrocratie, vous connaissez ? Emprunté au grec ancien kakistos (« pire »), avec le suffixe -cratie (« gouvernement »), c’est la promotion par l’incompétence brillamment décrite par Isabelle Barth, Professeure française agrégée des Universités et Chercheuse en sciences du Management.
Nous ne sommes donc pas loin de penser que l’homme qui a servi les intérêt d’Uber pendant des années a cherché avant tout une « protection » en révélant aujourd’hui son identité.
Nous évoluons dans un monde du travail où les maîtres-mots sont compétences, dépassement de soi, exigence, performance et réussite. Notre formatage professionnel est donc construit sur une hypothèse forte : le collaborateur progresse dans l’entreprise qui l’emploie lorsqu’il est bon.
Dans les faits, The Uber Files nous font la démonstration de son contraire. On récompense les travailleurs pour leur manque de vertus. Les soft skills ne sont pas prises en compte au profit des « bonnes relations ». Dans l’arborescence entrepreneuriale, on crée ainsi une dette dans le chef de celui qui a été promu vis-à-vis de celui qui a un ascendant sur lui et qui commande d’agir en bon petit soldat. C’est le principe des services rendus et des services à rendre qui invite aussi au silence. Par implications véreuses, on ne plus rien faire sans ce système qui ne demande pas d’être bon, mais d’être loyal, sous menace de chute. Une stratégie de management agressive utilisée par des grands groupes pour s’assurer de devenir leader sur leur segment de marché. C’est le « management des crétins » ainsi étiqueté par la chercheuse. Cela ne vous dit rien ? C’est pourtant d’actualité dans de nombreuses sphères autres qu’Uber. Epinglons les Big Pharma, pour ne citer qu’eux.
