EDITO

Se souvenir des victimes et de tout ce qu’il reste à accomplir

BELGA

Il y a tout juste un an, le sud du pays se réveillait tristement sous les eaux. Celles de nos rivières sorties de leurs lits, celle que nos barrages, pas toujours opérationnels à 100 %, n’ont pu rejeter, celle, trop importante, tombée du ciel en continue pendant plusieurs jours.

La catastrophe naturelle des 14, 15 et 16 juillet 2021, la plus meurtrière de notre histoire, toucha 209 des 262 communes wallonnes, 100.000 sinistrés, entre 45.000 à 50.000 habitations, quelque 224 000 bâtiments ; elle mit en difficulté pour longtemps 2 600 entreprises, engendra plus 160 000 tonnes de déchets charriés par les eaux et fit plus de deux milliards de dégâts. Mais hélas aussi et surtout, ces inondations sans précédent firent 39 victimes décédées, principalement originaires des vallées de l’Ourthe et de la Vesdre et dans quatre provinces.

Souvenons-nous. Six personnes perdirent la vie à Verviers. Un sexagénaire se noya dans sa cave à Aywaille, deux autres personnes à Eupen. Une personne périra lors de l’effondrement d’un pont à Pepinster. Alors qu’elle tentait  de retirer des branches qui obstruaient une canalisation, une personne décèdera à Philippeville. Cinq autres à Chaudfontaine, deux autres encore à Trooz, une à Angleur. A Rendeux, en province de Luxembourg, une jeune fille de 15 ans périra dans les eaux. La dernière victime, un Esneutois, ne sera retrouvée que plus de trois mois plus tard.

De nombreux pays apportèrent leur soutien via le mécanisme européen de protection civile. Ils sont venus de France, d’Autriche, d’Italie, du Luxembourg, tous équipés comme nous ne l’étions pas. Qu’aurions-nous fait sans eux aussi? 41 000 ménages se retrouveront sans électricité plusieurs jours, et sans eau potable plus de temps encore. 100 km2 de zones furent au total inondées et un peu moins de 8 000 dossiers seront rentrés au Fonds des calamités. Ils sont encore des milliers à patienter un feu vert.

Pourtant, rapidement, le Gouvernement wallon reconnaîtra ces inondations exceptionnelles qui touchèrent les provinces de Hainaut, de Namur, de Liège, de Luxembourg, du Brabant wallon, de Limbourg et la Région de Bruxelles-Capitale comme calamité naturelle publique. Rapidement aussi, La Loterie nationale débloquera 1 000 000 € pour apporter une aide d’urgence, un montant transféré à la Croix-Rouge qui en récoltera au total 40 millions répartis dès l’automne auprès des communes sinistrées afin de venir en aide aux victimes entre autres via les cellules inondations mises en place. Et toujours actives… un an plus tard, prolongées même pour certaines jusqu’en mars 2023.

Oui, chez nous, ils sont encore des milliers à s’en sortir à peine.

Ce jeudi 14 juillet, à Chênée, aux portes de Liège, une cérémonie officielle, voulue par la Région, rendra hommage aux disparus, en présence du Roi et de la Reine et des seules proches familles des personnes disparues.
Le couple royal se rendra ensuite à la rencontre des victimes des inondations, tristement étiquetées, les sinistrés, en région verviétoise. Car tel était le souhait du couple royal, moins celui des politiques naturellement envers lesquels les trop nombreux « sinistrés » toujours en souffrance, en attente, suspendus aux bons vouloir des assureurs et des contre-experts, des banques, de la lenteur bureaucratique et des carnets trop pleins des entrepreneurs, eux aussi, ralentis par la pénurie de matériels, nourrissent une amertume et une colère certaine et compréhensible.

Abandonnés à leur sort dès l’automne et placés entre les mains des associations de terrain, de la solidarité plus que vaillante de toute une population locale, régionale, nationale, les victimes des inondations n’ont rien oublié. Ils veulent encore raconter, partager, témoigner de ce qu’ils ont vécu, de tout ce qu’ils ont perdu et de ce qu’ils leur restent encore à faire pour revivre à nouveau normalement.

Oui, chez nous, ils sont encore des milliers à s’en sortir à peine. Des centaines à reconstruire, à attendre un coup de main, des conseils, une accélération du traitement de leurs dossiers pour réinvestir leur foyer ou dénicher tant bien que mal un nouveau logement digne de ce nom où il ferait bon vivre là où ils l’entendent. Ils sont encore très nombreux à attendre qu’on drague les rivières auprès desquelles ils aimeraient finir leur vie sans peur du moindre orage. Nombreux à attendre savoir quoi faire si demain, les eaux venaient encore à montrer trop haut, trop vite, trop fort.

Cet hommage royal voulu par la Région auquel tous ces « sinistrés » n’ont pas été conviés à participer aux abords du chapiteau élevé au cœur de l’un des quartiers touchés, qui ne s’est pas encore relevé de la catastrophe, à l’instar de celui de Pré-Javais à Verviers ou d’autres communes comme Pepinster, Trooz, Vaux-sous-Chèvremont, … est plutôt mal vu.

Les milliers de victimes des inondations veulent aujourd’hui urgemment du concret

Hormis le réconfort qu’apporteront la bienveillance et l’attention que l’on sait sincère du Palais, aucun sinistré ne doute de la volonté des politiques de se donner bonne conscience en se souvenant qu’ils n’ont rien oublié des images catastrophiques et inimaginables qui hantent encore les nuits de milliers de foyers wallons.

Sans revenir sur les manquements nombreux, erreurs d’appréciations, de communications, de décisions, et le fait qu’aucune démission, même symbolique, n’a eu lieu suite au drame humain, les politiques, eux, rappellent qu’ils ont tiré des leçons, que 170 recommandations ont été relevées et seront prochainement (mais à quelle échéance ?), prises en compte et mises en place pour que plus jamais, ces tristes sinistrés ne doivent compter que sur le seul courage de leurs voisins et des bénévoles et des associations et sur les engins hydrauliques de nos voisins européens. On va même jusqu’à dire que désormais, force d’échanges et de formations, le dispositif de gestion de crise est désormais pleinement opérationnel, qu’un nouveau centre de crise provincial a vu le jour et qu’on a tiré les enseignements de la crise à plusieurs niveaux et que l’on continue plus que jamais de s’inscrire dans une nécessaire culture du risque.

Oui peut-être. En espérant la preuve de tout ça tout en souhaitant de jamais y avoir recours, les milliers de victimes des inondations veulent aujourd’hui urgemment du concret. Ils veulent des actes et non des mots, ils veulent que des ponts soient enfin reconstruits, que des procédures soient activées, que les aides financières tombent, ils veulent savoir quoi faire concrètement en cas de récidive, qui appeler, comment être sauvé, éviter le pire. Ils veulent qu’on les entende enfin. Ils veulent des réponses. Et pas dans un an !