SOCIETE

Elizabeth II : à Liverpool, on ne pleure pas la reine défunte


Ville politique reine de l’anticonformisme anglais, Liverpool aime, depuis de nombreuses décennies, affirmer son identité détachée de la philosophie politique conservatrice britannique. Avec une certaine aversion pour l’establishment affichée, les fans de foot en Merseyside prennent le décès de la reine Elizabeth II avec beaucoup de recul. Si la raison est historique, la cité portuaire du nord-ouest de l’Angleterre est aussi davantage préoccupée par l’inflation que par les funérailles royales, et le faste déployé par les « Royals » agace, selon des propos rapportés par nos confrères du Irish Times. Comment l’immigration, le sentiment de trahison et la négligence sociale ont provoqué le sentiment d’être « Scouse » et  pas Anglais ? Pourquoi de nombreux Liverpuldiens rejettent leur identité nationale ? Explications.

Les supporters du Liverpool FC portent peu de considérations à la famille royale depuis une trentaine d’années. Cette aversion remonte à la catastrophe de Hillsborough en 1989, où ils avaient été accusés par les autorités d’avoir provoquer le mouvement de foule ayant causé la mort de 97 personnes, dont de nombreux enfants, survenue le 15 avril 1989 dans le stade d’Hillsborough à Sheffield, dans le nord-ouest de l’Angleterre, au moment où commençait un match de football entre Liverpool FC et Nottingham Forest.

Les supporters du Liverpool FC ont depuis constamment hué et raillé l’hymne national britannique « God Save The Queen » en début de matches. C’est ce qu’ils ont encore fait lors des deux dernières finales domestiques. Les railleries du mois de mai dernier en FA Cup, visant également le prince William au moment de son arrivée sur la pelouse de Wembley, avaient particulièrement suscité l’indignation de la frange conservatrice du pays.

Copyright – Page Facebook FG – La semelle « Firm Ground » (FG) est la qualité de semelle la plus présente sur les terrains de football. En français sa traduction serait « terre ferme ». Elle fait référence au degré d’adhésion au sol. Par extension, les fans de Liverpool sont ancrés dans leurs racines historiques.

Hillsborough comme point de départ

L’enquête judiciaire et le jugement prononcé en 1991 dans ce dossier concluront que la catastrophe de Hillsborough de 1989 avait été causée par une partie des supporters du Liverpool FC entrés en force dans une tribune déjà pleine et qui avaient provoqué un écrasement dans lequel les victimes avaient péri étouffées ou avaient été mortellement blessées. Ce verdict ne satisfera jamais  les familles des victimes, celles-ci considérant que l’action de la police, ou plutôt son inefficacité, ce jour-là était la cause de la tragédie. Elles renteront alors pendant plus de vingt ans de faire rouvrir le dossier, sans succès.

Une crise sociale ouverte

A Liverpool, très influencée par l’immigration irlandaise, un sentiment républicain prédomine depuis. Pour beaucoup, la reine Elizabeth II a vécu toute sa vie dans le luxe et ne sait pas ce qu’est la pauvreté. Presque tous les habitants ont du sang irlandais et le conflit anglo-irlandais, aujourd’hui apaisé, reste encore vivace dans les mémoire. L’Irlande aura lutté pendant 8 siècles contre l’occupation anglaise, une histoire difficile à oublier dans ce quartier dont on ne prononce plus le nom.

Tout le monde dit « Liverpool 8 », ou « L 8 », le code postal de l’entité, comme pour effacer de la mémoire les violentes émeutes de 1981, déclenchées par l’arrestation d’un jeune Noir, Leroy Cooper. Dans la foulée, le10 avril 1981, des affrontements, qualifiés de race riots (émeutes raciales), éclatent dans la banlieue londonienne lors d’une vaste opération de police destinée à lutter contre la criminalité et perçue comme discriminatoire par certains membres de la communauté noire.

C’est là que l’aversion pour la monarchie prendra un tournant majeur. « La première moitié des eigthies a sans-doute été le point le plus bas de la ville, philosophiquement et économiquement », explique John Grant, professeur d’histoire politique à l’université de Liverpool Hope dans les colonnes du Irish Times. « Les Scousers (NDLR : Le mot « Scouser » est utilisé pour désigner les gens possédant cet accent particulier ou, de façon plus générale, toute personne venant de Liverpool) ont été qualifiés de voleurs dans la presse. La classe ouvrière de la ville s’est déplacée de plus en plus vers la gauche et la présence de Thatcher au pouvoir n’a fait que creuser le fossé culturel entre Liverpool et le reste de l’Angleterre ».

Et la tragédie de Hillsborough n’aura rien arrangé. John Grant estime que l’antre des Reds a repris ses airs de tribune politique depuis l’arrivée au pouvoir de Boris Johnson, récemment remplacé par Liz Truss. « C’est lié à l’injustice sociale et à la crise du coût de la vie qui sévit actuellement dans tout le pays. Cette crise se remarque ailleurs, mais Liverpool est une ville plus bruyante. Huer l’hymne national, c’est leur manière de montrer leur désaccord ».

« Scouse not English »

« La magie de Liverpool, c’est que ce n’est pas l’Angleterre », affirmait Margaret Simey en 1999. La citation de l’ancienne conseillère municipale de Granby, qui a quitté son Glasgow natal pour s’installer à Liverpool à l’âge de 18 ans, est gravée sur un mur du Musée de Liverpool à Pier Head. C’est un sentiment aujourd’hui partagé par de nombreux habitants de Liverpool, qui rejettent l’identité nationale anglaise et considèrent la ville comme une entité distincte.

Comme sa fonction l’exige, si Elizabeth II s’est toujours montrée neutre dans les affaires politiques du pays, cette impartialité n’aura pas joué en sa faveur. « Scouse not English » est devenu l’expression la plus courante à Liverpool. Le « God Save the King » sera fort probablement tout aussi peu entonné que le « God Save the Queen » en Merseyside ce lundi 19 septembre, jour des funérailles nationales de Elizabeth II.

 

 




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