CRISE ENERGETIQUE

Les petits commerces au bord du gouffre : « si je n’avais pas mon épouse et mes enfants, je me tirerais une balle dans la tête »

L'artisan-boulanger, Jean-François Gimenne livre un douloureux témoignage sur le quotidien des petits commerces confrontés à la crise énergétique.

Le secteur représente, en Wallonie, environ 1.400 boulangeries pour 10.000 emplois. Alors que celles-ci tendaient à disparaître depuis des décennies pour diverses raisons (suppression des études techniques en boulangerie-pâtisserie en 2011, conditions de travail très difficiles, octroi de prêts compliqués et rentabilité de plus en plus médiocre liée notamment à la concurrence des grandes surfaces et des boulangeries industrielles), beaucoup ont cru que la recherche de qualité associée à la crise du Covid allait perdurer. Témoignage de Jean-François Gimenne, de la boulangerie Umami (https://boulangerie-umami.business.site/). 

2020 : début de la crise sanitaire & essor des commerces de proximité

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« Peu après avoir ouvert notre commerce en 2019, il y avait des files tout au long du trottoir, particulièrement au début de la Crise du Covid en 2020 », se rappelle Jean-François Gimenne, artisan boulanger-pâtissier de 58 ans de Huccorgne (commune de Wanze en province de Liège).

L’évolution de la fréquentation des circuits courts en Région wallonne avait été estimée jusqu’à 30% de plus en 2020 lors des confinements. Vu la forte demande, les approvisionnements en farine, œufs, levure, … étaient tendus. « Nous travaillions, mon épouse Béatrice et moi, énormément mais cela payait nos premiers investissements estimés à 250.000 euros. Courant 2021, nous avions réalisé de nouveaux investissements pour 250.000 euros supplémentaires dont certains étaient nécessaires notamment pour répondre aux normes alimentaires et de sécurité de plus en plus drastiques (nouveau four électrique plus économique, machine à pain, extension de l’atelier avec panneaux ignifuges sur tous les murs, camionnette toute équipée, panneaux solaires, …) », poursuit-il.

2021 : après l’engouement, la désillusion

En 2021, les ventes de la boulangerie-pâtisserie ont commencé à diminuer très significativement comme pour tous les circuits alimentaires de proximité qui avaient connu un succès fulgurant au début de la crise sanitaire durant les 2 premiers confinements en 2020. Un grand nombre de producteurs, transformateurs, magasins à la ferme ou épiceries locales tiraient déjà la sonnette d’alarme de la rentabilité ou déposaient même le bilan !

Du côté des cultivateurs et maraîchers, les pluies torrentielles et inondations n’ont rien arrangé : difficulté à travailler la terre et pertes allant jusqu’à 80%.

2022 : le coup de grâce à cause à la crise énergétique

« Alors que nos matières premières ne cessent d’augmenter, mon contrat fixe d’électricité étant arrivé à terme, je m’attend au pire », précise l’artisan. « La crise énergétique, c’est la crise de trop ! Elle va nous faire crouler », ajoute-il.

Alors que nos matières premières ne cessent d’augmenter, mon contrat fixe d’électricité étant arrivé à terme, je m’attend au pire.

« Ma farine blanche est passée de 0,77 à 0,95 euro/kg, le sucre de 0,45 euro à 2,45 euros/kg, le beurre de 6,9 à 12,9 euros/kg et les œufs de 0,12 à 0,30 euro/ pièce en même pas 1 an ! Comme je ne peux pratiquement pas refléter ces augmentations sur les prix de vente de mes produits, je suis obligé de maintenir, voire d’augmenter mon volume de vente en prenant des clients professionnels supplémentaires et donc travailler plus. Vous comprendrez qu’il ne sera jamais possible de vendre un pain blanc à 16 euros qui est à 2,70 euros chez moi et à 2,50 euros en grande surface. C’est déjà assez compliqué ainsi : mes clients qui viennent toujours ne prennent souvent plus que du pain. La pâtisserie, c’est maintenant devenu du luxe. Quant aux prix qui s’envolent, j’en comprends une partie de l’origine, mais pas tout ! Je ne pense pas que les vaches normandes subissent la crise dûe à la guerre en Ukraine », dit Jean-François.

Que dire du sucre qui est à 0,79 euro/kg par paquet de 1 kg en grande surface alors qu’il coûte 3 fois plus chers en paquet de 20 kg chez mon fournisseur ou les œufs qui sont à 0,16 euro dans les grands magasins et 2 fois plus cher chez mon fournisseur ?

« Je pense qu’il y a beaucoup de spéculation mais aussi que certaines grandes chaines de magasins ont encore des contrats de fournitures qui vont certainement bientôt se terminer.  Je travaille donc beaucoup et de plus en plus : +- 100h/ semaine et je dors 2 ou 3 heures fin de journée et début de soirée entre toilettes et repas avec  mon respirateur. Mon épouse, qui s’occupe du magasin, du nettoyage, des tâches familiales et qui va 2 fois/ semaine sur le marché avec la camionnette en fait presqu’autant ! ».

« Je ne m’octroie qu’un jour de congé dès le dimanche soir pour dire d’avoir un semblant de vie sociale et être un minimum présent auprès de ma femme et de mes fils Denis et Antoine, âgés de 33 et 16 ans. Cette seule nuit-là que je pourrai passer normalement, j’ai tellement mal à la tête que je n’arrive pas à dormir. Malgré tout ça, je suis virtuellement en faillite : chaque semaine, ce sont des factures de plus de 10.000 euros qui tombent associées aux mensualités de nos prêts de 6.000 euros pour des années et des retards de paiements auprès de certains créanciers. Nos comptes sont de plus en négatif ».

Entre boulets aux pieds, incompréhension

« J’ai voulu contacter mon fournisseur d’énergie plusieurs fois, mais je n’ai jamais obtenu de réponse quant aux mensualités que nous allions devoir payer. A en voir le secteur, je m’attends à voir mes factures tripler ! A côté de cela, j’ai différents problèmes que j’ai du mal à régler : des travaux mal faits au niveau de notre toiture associés à une procédure judiciaire, un four défaillant, des aides à l’investissement qui n’arrivent pas, etc. », observe l’artisan-boulanger.

J’ai voulu contacter mon fournisseur d’énergie plusieurs fois, mais je n’ai jamais obtenu de réponse quant aux mensualités que nous allions devoir payer.

Il relève l’attitude « des agents de l’AFSCA (Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire, ndlr) qui arrivent quand bon leur semble plusieurs fois par an, dont les exigences peuvent varier de l’un à l’autre avec, au bout du compte, une facture et des demandes de plus en plus contraignantes et coûteuses que seules les grandes structures peuvent économiquement assumer. Je n’ai rien contre eux, loin de là : ils sont nécessaires ! C’est le système qui est mal fait. Il y a peu, on a dû retirer de la vente des petits saucissons provenant de l’étranger : un agent est venu, n’a rien constaté puisque j’étais en ordre mais c’est moi qui ai dû payer la facture ! ».

Le témoignage du boulanger renseigne sur la réalité de la situation des petits commerçants. « Les gens nous prennent pour une banque, j’ai l’impression. On pense encore trop souvent qu’on gagne très bien notre vie : tout ce que j’ai est ici, mon matériel, ma maison, mon atelier, … qu’on viendra d’ailleurs chercher si on n’arrive plus à payer ! Il y a une époque, on pouvait bien gagner sa vie, c’est vrai. On faisait aussi beaucoup d’heures. Aujourd’hui, on en fait même plus et on arrive plus à tout rembourser ! ».

« Nous travaillons dur »

« Il faudrait que les personnes ferment les yeux juste un instant et se mettent dans notre situation et celles d’ailleurs de nombreux confrères ! Je suis passé de personne physique en personne morale (SCRL) il y a 1 an dans un programme particulier pour lequel je dois tenir à minima encore 2 ans ! Dans le cas contraire, on pourra venir saisir chercher ma maison et nous serons tous à la rue ! On n’a pas le choix, on doit continuer. Béatrice et moi aimons pourtant bien ce que l’on fait et notre objectif est de faire perdurer notre commerce pendant longtemps encore en offrant à nos clients des produits de qualité. Je ne pense pas faire partie des gens peu courageux ! Nous sommes comme des E.T. : travailler autant pour un salaire que je m’octroie de 1.400 euros net/ mois ! Qui travaillerait pour 3,20 euros/heure sans pratiquement aucune vie de famille ni sociale pour in fine, perdre de l’argent ? ».

Jean-François évoque leur métier. « Ça fait 40 ans que nous travaillons dur mon épouse et moi. On n’a jamais arrêté. Précédemment, j’ai travaillé comme ouvrier dans le même secteur en donnant en plus des formations. J’ai aussi travaillé dans l’Horeca, mon épouse, dans la vente et les titres service. On est bientôt proche de la pension et nous sommes pris à la gorge ! De l’aide ? On nous a suggéré de diminuer la température de notre four pour faire des économies d’énergie ! Les gens ne connaissent pas le métier ».

Si je n’avais pas mon épouse et mes enfants, je me tirerais une balle dans la tête. On essaie de vivre au jour le jour.

Au bout du rouleau

« Vous savez, si je n’avais pas mon épouse et mes enfants, je me tirerais une balle dans la tête. On essaie de vivre au jour le jour » explique tristement Jean-François.

« J’en connais qui achètent leur farine deux fois moins chère que nous mais qui est améliorée voire qui commandent leurs croissants auprès d’industriels en surgelés à 0,30 euro. Comme ils revendent leurs produits au même prix que moi, ils arrivent peut-être à survivre. On ne veut pas en arriver là et continuer à offrir de la Qualité à nos clients ! On pense avoir fait notre maximum, un four plus économique, la moitié de notre consommation électrique couverte par des panneaux solaires, … et au final, ne faire que de travailler. On pourrait penser ajuster davantage notre production à la demande en passant exclusivement par des commandes, mais cela n’est pas envisageable : les gens aiment bien avoir devant eux du choix comme dans les grands magasins ».

Quel avenir pour les petits commerces ?

« L’avenir, je ne le vois pas ! Si cela continue ainsi, on n’aura plus de petits artisans. On n’aura que de grandes enseignes ! Ca fait des années que les petits commerces disparaissent mais là, ce sera tout d’un coup ! », précise Jean-François. En novembre 2022, 48 boulangeries-pâtisseries artisanales avaient déjà été déclarées en faillite en Belgique, selon les chiffres de Stabel, mais le pire reste à venir…

Agir à la source

« L’énergie, c’est la base de tout, on le savait depuis longtemps mais aujourd’hui, on en a la confirmation ! », précise l’auteur de l’article. « En plein ouragan, quand un avion se crashe, il est difficilement concevable de jeter les derniers parachutes parfaitement éprouvés et d’espérer en construire de nouveaux avant de toucher le sol. Et c’est pourtant justement ce que la Belgique est occupée à faire ! », ajoute-t-il. Qu’on le veuille ou non, plus de la moitié de l’énergie électrique que nous consommons tous les jours est produite par l’atome, lequel est bon marché à produire, peu sensible aux variations du prix du combustible si il y en avait et de surcroît, peu émissif en CO2.

Si cela continue ainsi, on n’aura plus de petits artisans. On n’aura que de grandes enseignes !

Par exemple, si vous augmentez le prix du combustible nucléaire de 50%, le prix de revient du MWh produit augmente à peine de 5%. Il passe dès lors de 50 euros à 52,5 euros ! On ne peut pas en dire autant de l’électricité produite avec le gaz, qui subira dans pareille circonstance, une augmentation estimée à 35% soit de 35 euros si le coût du MWh produit avec le gaz est de 100 euros.

En pratique, l’essentiel du coût du MWh électrique d’origine nucléaire est lié à la construction de la centrale et à son financement, pas à son exploitation. Pour les combustibles fossiles (charbon, fioul, gaz), c’est l’inverse : l’essentiel du prix du MWh électrique dépend des coûts d’exploitation (et surtout de l’achat du combustible).

Je ne dis pas que le nucléaire est bon, que le gaz est mauvais et qu’il ne faille pas développer plus de renouvelable, mais je m’étonne juste qu’en pleine turbulence, on arrête délibérément ce type de production parfaitement amorti et dont les coûts d’usage restent faibles.

Ma grand-mère qui était fille d’agriculteur disait toujours que pour réduire les risques de perte, il ne fallait pas mettre tous ses œufs dans le même panier, les investisseurs parlent de diversification du portefeuille d’actifs et les statisticiens de maximiser leurs covariances négatives pour réduire au maximum leur volatilité.

En outre, dès que nous aurons fermé tout ou pratiquement tout ce secteur de production par l’atome dès 2025, il nous manquera énormément d’électricité et l’effet de pénurie sera intensifié : plusieurs experts s’accordent à dire qu’il nous manquera plus de 4 GW de puissance installée soit environ 1/3 de nos besoins en période hivernale.

Nous n’aurons d’autres choix que de la produire par le gaz et/ou de l’importer si cela est possible voire tout simplement d’imposer au citoyen de réduire encore sa consommation via son coût qui deviendra encore plus prohibitif. Revenir en arrière sera impossible et penser développer de nouvelles centrales nucléaire à court ou à moyen terme infaisable : nous aurons perdu toute l’expertise, la crédibilité et les ressources financières du pays pour le faire. Nous serons contraints de couler.

Si nous maintenions un certain mix énergétique constitué essentiellement de renouvelable, de nucléaire et un peu de gaz, tout serait différent !

Alors que si nous maintenions un certain mix énergétique constitué essentiellement de renouvelable, de nucléaire et un peu de gaz, tout serait différent !

Nous sommes un grand nombre d’experts du domaine à ne pas comprendre les décisions qui sont prises. Je pense que nous essayons tous à notre échelle d’aider celles et ceux qui ont besoin de conseils, comme cet admirable artisan boulanger-pâtissier de Huccorgne. Nous tentons aussi de faire comprendre au politique et à la population que l’heure est grave, mais pas désespérée.

Nous pouvons encore toujours agir !  Espérons que notre gouvernement prendra les mesures qui s’imposent à temps !

Témoignage recueilli par Sébastien Remacle, Ingénieur en Energie.