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Opinion : du « Qatargate » à l’« EUGate », que penser de ce nouveau scandale au cœur des institutions ?

AFP

Au Royaume-Uni, qui n’est plus un pays membre de l’Union européenne, les médias se sont beaucoup répandus sur l’affaire qui ébranle leur ancien allié. Selon un éditorialiste du journal de gauche du Guardian, le scandale du Qatargate montre comment la corruption d’initiés et le trafic d’influence peuvent éroder la confiance du public en la démocratie. Simon Tisdall, son auteur, continue : « Pourtant, quoi qu’il arrive, le scandale nuira à l’Union européenne, qui aime faire la leçon au monde sur les valeurs démocratiques, y compris les normes de la vie publique. Ce penchant ne se limite pas au Parlement. La Commission européenne est tout aussi moralisatrice. Demandez simplement à la Hongrie, à la Pologne ou au Royaume-Uni. »

Ce scandale de l’argent du « Qatargate » – le surnom était aussi inévitable que banal – est déjà utilisé par les ennemis internes de l’Union européenne comme un bâton pour mieux la battre. Mais l’on parle de plus en plus d’« EUgate » à juste titre d’ailleurs.
Que s’est-il passé ? Des individus liés de près ou de loin au Qatar et au Maroc notamment auraient soudoyé des fonctionnaires du Parlement européen et d’autres pour faire passer des messages et avancer leurs objectifs.

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Selon deux personnes proches du dossier qui n’ont pas été autorisées à s’exprimer publiquement, car l’enquête est en cours, il s’agit de l’Italien Andrea Cozzolino et du Belge Marc Tarabella. Tarabella, dont le domicile a été perquisitionné le mois dernier, et Cozzolino ont nié tout acte répréhensible et ont été suspendus de leur appartenance au groupe des socialistes et démocrates (S & D) du Parlement.Cozzolino avait précédemment déclaré qu’il était prêt à renoncer à son immunité parlementaire afin de pouvoir répondre aux questions des autorités.

Le Parlement européen sera-t-il crédible à l’avenir pour lutter contre la corruption ?

« En ce qui concerne la demande de levée de leur immunité, le groupe S & D suivrait, dans le cadre du Parlement européen, les procédures prévues de manière responsable et constructive », ont déclaré les socialistes et démocrates. Une troisième députée, et ancienne vice-présidente du Parlement européen, Eva Kaili, a déjà été inculpée dans le cadre de ce scandale. Kaili et Giorgi sont soupçonnés de travailler avec l’ancien patron de Giorgi, Pier Antonio Panzeri, un ancien député européen. Selon des mandats d’arrêt, Panzeri « est soupçonné d’intervenir politiquement auprès de membres travaillant au Parlement européen au profit du Qatar et du Maroc, contre paiement ».

En réalité, depuis plus d’un an, une enquête était en cours sur la corruption au sein de l’Union européenne. Et ce n’est pas la première. Cette institution est connue pour des dérives en matière de pratiques illégales de lobbying. D’ailleurs, des organisations et des personnes avaient tenté de dénoncer ses pratiques illégales. Mais la justice et les organismes internes avaient fait la sourde oreille.

Désormais, le vent a tourné, et des arrestations, des perquisitions ont eu lieu en Belgique et dans d’autres pays de l’Union européenne. Pour le Huffington Post, le moment de ces révélations est plutôt mal tombé pour l’ensemble de l’Union européenne, car le bloc des 27 Etats-membres a tenté de forger de bonnes relations avec la riche nation du Golfe avant l’hiver. Donc une foule de questions se pose.

Qui a déclenché ce scandale ?
C’est vrai que depuis quelque temps les relations entre le Qatar et l’Union européenne s’étaient sérieusement améliorées, à commencer par la création d’un bureau de l’UE au Qatar et l’intégration en cours des ressortissants qataris dans l’espace Schengen. Sans doute certains de ses voisins étaient contrariés de ce rapprochement soudain. Divers états peuvent être derrière cette dénonciation, certains pour nuire au Qatar, et d’autres pays, dont l’Union européenne. D’un seul coup, les soutiens du Qatar ou leurs défenseurs deviennent des suspects.

Pourquoi rien n’a été fait quand d’autres soutenaient des pays du Golfe ? Est-ce que la décision de soutenir une cause d’un pays étranger ferait d’un député, un corrompu ? Alors il faut s’inquiéter des positions de certains groupes d’extrême droite défendant notamment becs et ongles la Russie, l’agresseur de l’Ukraine.
Mais rien n’excuse les faits de corruptions fréquents dans cet organisme. Car depuis bien longtemps, les Émirats unis ont infiltré l’UE et avec des moyens financiers colossaux, bien loin des petites sommes, attribuées au Qatar. Mais sans aucune preuve, aucune enquête n’avait été déclenchée. Ce pays déjà contrarié par la réussite économique de son voisin n’aurait peut-être pas supporté cette intrusion du Qatar dans l’institution européenne. Il faut toujours se poser la question « à qui profite le crime ? »

Le groupe parlementaire des socialistes et démocrates (S & D) est au centre de la controverse.

Par contre, cette dénonciation aura un effet contraire à son objectif, car il semble que l’Union européenne ébranlée par ce scandale semble se réveiller et vouloir mettre un frein à ces lobbyistes, les langues se délient, l’arroseur est arrosé. Mais le Parlement européen sera-t-il crédible à l’avenir pour lutter contre la corruption ?
Depuis quelque temps, les scandales en la matière se multiplient au sein de l’UE. Conséquence directe : la Présidente du Parlement européen Roberta Metsola, a été contrainte de lancer une procédure d’urgence pour lever l’immunité de deux députés à la suite d’une demande des autorités judiciaires belges enquêtant sur ce dossier.

Qui est visé aujourd’hui dans cette affaire ?  Le groupe parlementaire des socialistes et démocrates (S & D) – qui réunit les partis de centre gauche des États membres – est au centre de la controverse. C’est un coup dur pour ce bloc politique, car le S & D est le deuxième plus grand groupe de l’assemblée de 705 sièges, même après avoir perdu plus de 30 sièges lors des dernières élections. Il y a fort à parier que d’autres noms sortent, d’autres Etats-membres et d’autres partis.

Selon Emilio De Capitani, ancien fonctionnaire du Parlement, la racine du problème réside dans les règles internes qui permettent aux députés de gérer des affaires presque sans contrôle et sans autorisation. Ce dernier a déclaré à Politico : « Le fonctionnement des groupes politiques au Parlement européen est encore très inégal et accorde parfois une marge d’appréciation excessive au rapporteur ou au parlementaire chargé de préparer une résolution urgente ». Ajoutant que le contrôle et la surveillance par les délégations nationales « sont très limitées et presque inexistantes si la délégation est d’un grand pays de l’UE ou si la proposition a été négociée par une grande commission parlementaire. Cela rend pratiquement impossible la possibilité de vérifier ce que font réellement ces eurodéputés ».

De Capitani affirmait encore que les membres des institutions européennes ont négocié « des règles et lignes directrices internes, des codes de conduite, des accords interinstitutionnels. (…) « le problème est que ces mesures sont toutes une sorte de « soft law » qui ne crée pas de véritables obligations ou droits ». Lorsque ces règles ne sont pas respectées », a-t-il poursuivi.  « Il n’y a pas de réelle sanction, et un impact très limité, ce qui fait que ce sont plutôt des sortes de feuilles de figuier ».

Le Parlement européen a déclaré ce lundi que la Présidente Roberta Metsola avait demandé à tous les services et commissions de donner la priorité à la procédure, dans le but de la terminer d’ici le 13 février.

« Dès le premier instant, le Parlement européen a fait tout ce qui était en son pouvoir pour aider aux enquêtes et nous continuerons à veiller à ce qu’il n’y ait pas d’impunité », a déclaré Metsola, « les responsables trouveront ce Parlement du côté de la loi. La corruption ne peut pas payer et nous ferons tout pour la combattre ».

Depuis, le Parlement a interrompu les travaux sur les dossiers impliquant le Qatar alors qu’il enquête sur l’impact que le scandale de la corruption en espèces et en cadeaux contre influence aurait pu avoir.
Le Qatar nie avec véhémence toute implication et le Maroc n’a pas encore répondu aux allégations selon lesquelles son ambassadeur en Pologne aurait pu être impliqué. Les procureurs belges demandent également la remise de l’épouse et de la fille de Panzeri d’Italie, où elles ont été assignées à résidence pour des accusations similaires.
David Mc Allister, eurodéputé allemand de centre droit et Président de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, a déclaré au Guardian qu’il ressentait de la colère et de la fureur face à la situation « totalement incroyable ». « Il est tout simplement épouvantable de voir que nous avons une enquête policière en cours concernant la corruption, le blanchiment d’argent et la participation à une organisation criminelle. »

 

Alexander SEALE (à Londres)