OPINION

Pour l’Arménie: l’appel du président de l’Artsakh (Haut-Karabagh), pour sauver son peuple d’un génocide

Président du Haut-Karabagh, Arayik Harutynunya

C’est un urgent appel à l’aide humanitaire, politique et économique, que, face au génocide dont son peuple est aujourd’hui victime dans une indifférence quasi générale, le président, Arayik Harutynunyan, de l’Artsakh/Haut-Karabagh, enclave arménienne située en Azerbaïdjan, a lancé, ce 24 juillet 2023, lors d’une importante conférence de presse internationale depuis Erevan, au monde civilisé, libre et démocratique.

Un blocus en violation des droits de l’Homme

Car, de fait, les produits alimentaires, les médicaments, le carburant et les biens de première nécessité seront bientôt épuisés, laissant ainsi une population locale de 120 000 personnes, isolée et au bord d’une crise sans précédent, menacée de mort.

Il y a, en effet, 225 jours, maintenant, que cette République de l’Artsakh, mieux connue en Occident sous le nom de Haut-Karabagh, fait face à un blocus illégal imposé par l’Azerbaïdjan, empêchant dès lors l’unique route, le corridor de Latchine, de relier ce même Artsakh à l’Arménie, sa mère patrie, mais aussi, plus généralement, au monde extérieur.
Ce blocus a entraîné la violation des droits fondamentaux de 120 000 habitants, dont 30 000 enfants, désormais exposés à un risque critique de malnutrition et d’urgences médicales mortelles.

Une grave crise humanitaire

Malgré l’assistance, malheureusement limitée, fournie à la fois, jusqu’à ce 14 juin 2023, par le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) et les forces de maintien de la paix de la Fédération de Russie, la situation demeure désastreuse. Aucun mouvement de véhicules n’est autorisé à entrer et sortir, sans de très sévères contrôles de la part des forces armées azerbaïdjanaises, de l’Artsakh. Pis : l’Azerbaïdjan a aggravé cette crise, depuis le 15 juin dernier, en interdisant tout transport, de civils aussi bien que de marchandises, à travers le corridor de Lachine, y compris la livraison de fournitures essentielles et de secours humanitaire par la Croix-Rouge.

La situation est donc, en ce moment, très instable, potentiellement dangereuse, allant même jusqu’à pouvoir se transformer rapidement en une catastrophe à part entière, non seulement pour le peuple d’Artsakh, mais, plus globalement encore, pour toute la région.

Depuis janvier, L’Azerbaïdjan a interrompu l’approvisionnement en électricité par l’unique ligne à haute tension entre l’Arménie et l’Artsakh

Le contexte politique, social, économique et militaire

Voici donc, afin de mieux comprendre, plus concrètement encore, la gravité de la situation, le rappel, objectif, factuel et précis, de quelques éléments indispensables.

Le 12 décembre dernier, à 10 h 30, un groupe d’agents des services spéciaux parrainé par l’Azerbaïdjan, et se présentant comme de prétendus « militants écologistes », bloquait la seule route (le corridor de Lachine, précisément) reliant l’Artsakh (Haut-Karabagh) à l’Arménie et donc, plus globalement, au monde extérieur.

À la suite de cet illégal blocus du corridor de Lachine, environ 120 000 habitants de l’Artsakh se sont retrouvés soudain assiégés. En outre, environ 30 000 citoyens de cette République d’Artsakh ont été privés de la possibilité de retourner dans leur mère-patrie, l’Arménie, restant ainsi séparés de leurs familles.

Depuis le 9 janvier dernier, l’Azerbaïdjan a interrompu l’approvisionnement en électricité par l’unique ligne à haute tension entre l’Arménie et l’Artsakh, ce qui a causé d’importants problèmes énergétiques et humanitaires en Artsakh : coupures de courant quotidiennes de six heures ; une diminution de 48% de la consommation d’électricité et l’épuisement des systèmes locaux de production et d’approvisionnement en électricité.

Depuis le 13 décembre 2023, l’Azerbaïdjan interrompt périodiquement, et depuis le 21 mars presque continuellement, l’unique gazoduc alimentant en gaz l’Artsakh depuis l’Arménie, aggravant ainsi la crise énergétique et humanitaire.

Menace existentielle

Le 23 avril, l’Azerbaïdjan a établi un point de contrôle illégal, dans le corridor de Latchine, à la frontière entre l’Artsakh et l’Arménie, imposant officiellement, et ouvertement, un contrôle militaire strict et arbitraire sur toute circulation et tout transport.

Depuis le 15 juin, l’Azerbaïdjan a imposé un blocus complet sur le corridor de Latchine, interdisant le transport de toute personne ou marchandise (y compris de produits alimentaires et pharmaceutiques, d’articles d’hygiène et de carburant) dans les deux sens, même à l’encontre du Comité International de la Croix-Rouge et des Casques Bleus de Russie.

En recourant ainsi à la force, à la menace permanente et au chantage constant, l’Azerbaïdjan continue d’entraver les activités agricoles sur environ 10.000 hectares de terres arables adjacentes à la ligne de contact, qui constituent une part importante du total des terres cultivées.

La suspension de tous les approvisionnements humanitaires depuis le 15 juin, couplée à l’utilisation de stocks nationaux limités, a entraîné une aggravation de la situation humanitaire. La pénurie alimentaire s’accentue d’autant plus qu’avant le blocus, environ 90 % de la nourriture était importée d’Arménie.

2.000 femmes enceintes, 30.000 enfants, 20.000 personnes âgées et 9.000 personnes handicapées luttent, quotidiennement, pour leur simple survie.

En raison de la diminution des réserves de carburant et d’autres ressources essentielles, presque tous les travaux agricoles ont été arrêtés ; seule une partie de la récolte de blé peut se faire, et avec d’énormes difficultés.

En raison de l’interruption totale des approvisionnements en provenance d’Arménie, comme des déplacements intérieurs aussi bien que de l’alimentation énergétique, les autres secteurs de l’économie sont ainsi totalement à l’arrêt ; seule une petite partie de l’activité commerciale, les magasins de première nécessité, fonctionne donc !

En raison du manque criant de carburant, le transport public de Stepanakert, capitale et ville principale de l’Artsakh, ne fonctionne qu’avec deux autobus, lesquels doivent ainsi desservir plus de 60.000 habitants. Pis : le transport public intercommunal fonctionne lui aussi partiellement, et devra donc même s’interrompre dans quelques jours, tandis que le transport privé est, quant à lui, totalement à l’arrêt.

Une question de survie

La pénurie croissante de médicaments, de matériel hospitalier et d’articles d’hygiène, associée à l’interdiction de transporter des patients en Arménie, constitue une menace croissante pour la vie et le bien-être des personnes.

Les coupures de courant quotidiennes et les pénuries de carburant ont gravement affecté le fonctionnement des équipements médicaux, entraînant par là une dramatique diminution du volume et de la qualité des services de santé.

En raison de la pénurie de produits alimentaires, de la malnutrition et de vitamines essentielles, environ 2.000 femmes enceintes, 30.000 enfants, 20.000 personnes âgées et 9.000 personnes handicapées luttent, quotidiennement, pour leur simple survie.

Les coupures de courant quotidiennes, les pénuries de carburant et le manque d’autres articles essentiels provoquent des perturbations importantes de l’approvisionnement en eau et des infrastructures de télécommunication dans de nombreuses zones densément peuplées.

Le blocus et les perturbations de l’approvisionnement en électricité et en gaz ont mis plus de 12.000 personnes au chômage, les privant ainsi de leurs élémentaires moyens de subsistance : cela représente plus de 60 % de la main-d’œuvre du secteur privé.

Pour que le monde libre, démocratique et civilisé, vienne sans plus attendre, concrètement, en aide à l’Arménie!

Crime contre l’humanité et génocide

Ainsi, ce blocus complet de la République d’Artsakh, isolée tel un ghetto, de sinistre mémoire, d’un autre temps – blocus perpétré dans le seul but d’assujettir, par la force, le peuple d’Artsakh – aggrave la crise humanitaire, ouvrant dès lors la voie à la transformation de ces « crimes contre l’humanité » en cours par l’Azerbaïdjan en « crime de génocide ».

L’Azerbaïdjan continue de faire preuve d’un mépris délibéré de ses obligations internationales, violant continuellement les dispositions de la déclaration trilatérale (Arménie, Azerbaïdjan, Russie) du 9 novembre 2020, l’arrêt du 21 décembre 2022 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, les Ordonnances rendues par la Cour Internationale de Justice les 22 février et 6 juillet 2023, les appels du Haut-Commissariat des Nations-Unies aux Droits de l’Homme, d’Amnesty International, de Human Rights Watch, de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, du Parlement Européen, ainsi que d’autres organisations internationales et de nombreux États.

Mais les actions, criminelles et génocidaires, de l’Azerbaïdjan persistent malgré ces demandes réitérées, avec insistance, à de nombreuses reprises.

Les valeurs universelles de l’humanisme : liberté et démocratie

D’où précisément, face à cette nouvelle tragédie humaine, où tout un peuple – le peuple arménien de l’Artsakh – se voit ainsi quotidiennement confronté, dans un silence assourdissant, à une réelle, gigantesque et grave menace existentielle, cet appel pressent, urgent et solennel, que nous, hommes et femmes de bonne volonté, attachés aux inaliénables valeurs universelles de l’humanisme,  lançons à la Communauté Internationale, à l’Union Européenne comme aux Nations-Unies pour que le monde libre, démocratique et civilisé, vienne sans plus attendre, concrètement, en aide à l’Arménie : continuer à se taire, face à un drame d’une telle et historique ampleur, serait un silence coupable !

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER 

 

 

Philosophe, écrivain belge, auteur, notamment de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Les Intellos ou la Dérive d’une caste – De Dreyfus à Sarajevo (Editions L’Âge d’Homme), « Lord Byron » (Gallimard-Folio Biographies), « Grandeur et misère des intellectuels – Histoire critique de l’intelligentsia du XXe siècle » (Editions du Rocher), directeur des ouvrages collectifs « Penser Salman Rushdie » (Editions de l’Aube/Fondation Jean Jaurès) et « Repenser le rôle de l’intellectuel » (Editions de l’Aube).