CARTE BLANCHE

Quand l’Empire renonce à l’Imperium et que la mer redevient un risque

Détroit d'Ormuz - Giuseppe CACACE / AFP

On t’a souvent servi cette phrase attribuée à Churchill : les Américains finissent toujours par faire la bonne chose, après avoir essayé toutes les autres. Elle a longtemps rassuré. Elle permettait de croire que, même après des erreurs massives,  Vietnam, Irak, subprimes, il existait un point de rattrapage. Une capacité, au bord du gouffre, à revenir dans le bon sens. Aujourd’hui, ce réflexe ne fonctionne plus. La question n’est plus de savoir si Washington va corriger ses erreurs. La question est plus profonde : et si le problème n’était plus une erreur, mais un abandon ?

Il y a trois mois, j’écrivais que l’Amérique renonçait à l’imperium. C’était juste. Mais c’était incomplet. Elle n’y renonce pas. Elle le remplace.
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir à ce mot que tout le monde utilise sans le regarder : empire. Et le remplacer par un autre, beaucoup plus précis : imperium. L’imperium, dans le droit romain, ce n’est pas la domination territoriale. C’est la capacité de commander légitimement. De fixer des règles. De tracer des lignes rouges. De dire non  et d’être obéi.

Depuis deux siècles, cette capacité s’est incarnée dans un fait très concret, très matériel : la mer. La puissance dominante n’est pas celle qui possède les océans. C’est celle qui les rend utilisables par tous.
Au XIXe siècle, le Royaume-Uni a imposé cet ordre. Sa flotte ne se contentait pas de battre pavillon : elle garantissait la circulation. Elle sécurisait les routes commerciales, les détroits, les flux énergétiques. Elle faisait respecter une règle simple : le commerce passe.

Ce n’est pas l’existence du danger qui est nouvelle. C’est le fait qu’il ne soit plus immédiatement neutralisé

Les États-Unis ont repris cette fonction. Mais ils l’avaient déjà esquissée plus tôt. Lorsque les puissances barbaresques perturbaient le commerce en Méditerranée, affectant directement les échanges transatlantiques, Washington n’a pas négocié indéfiniment.  Il a envoyé une escadre, la Mediterranean Squadron, pour imposer la liberté de navigation par la force. Les guerres contre les régences d’Afrique du Nord n’étaient pas des expéditions lointaines : elles étaient une affirmation de principe.

La mer n’appartient à personne. Elle doit rester ouverte.

Après 1945, cette logique devient globale. Le système américain (dollar, bases, alliances, OTAN) repose sur une réalité simple : les flux circulent. Pétrole, marchandises, données.  Ce qui fonde la légitimité de la puissance américaine, ce n’est pas seulement sa force. C’est sa capacité à garantir, en permanence, que ces flux ne seront pas interrompus.

L’imperium est là. Il ne se proclame pas. Il se prouve.

Pendant des décennies, un armateur, un industriel, un État n’avait pas à se poser de question. Le détroit d’Ormuz ? Ça passe. Le Bab el-Mandeb ? Ça passe. La Mer Rouge ? Ça passe. Il pouvait y avoir des tensions, des incidents, des crises. Mais il n’y avait pas de doute structurel. À la fin, ça passait. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai.

L’imperium, ce n’est pas intervenir quand le problème apparaît. C’est empêcher qu’il existe durablement.

Ormuz est sous pression permanente. Bab el-Mandeb est devenu un point de fragilité. La mer Rouge est contestée, perturbée, menacée par des acteurs non étatiques capables de bloquer ou de détourner les flux. Les routes vitales du commerce mondial redeviennent des zones à risque. Ce n’est pas l’existence du danger qui est nouvelle. C’est le fait qu’il ne soit plus immédiatement neutralisé.

La différence est fondamentale.

L’imperium, ce n’est pas intervenir quand le problème apparaît. C’est empêcher qu’il existe durablement. C’est faire en sorte que la fermeture d’un détroit soit impensable. Ce seuil a été franchi.

Ce que montrent les États-Unis aujourd’hui n’est pas une incapacité militaire. Ils ont encore les moyens d’agir. Ce qu’ils montrent, c’est autre chose : une hésitation, une conditionnalité, une logique de coût. Une transformation. On ne protège plus systématiquement. On arbitre. On évalue. On négocie. La puissance ne disparaît pas. Elle change de nature. Elle devient transactionnelle.

Face à l’Iran, Washington menace sans construire un cadre stable. Face à ses alliés, il exige des contributions sans garantir en retour une protection automatique. Face aux crises maritimes, il intervient par séquences, sans restaurer durablement la sécurité des flux. Le message implicite n’est plus : « ça passe »; c’est : « ça dépend ».

Et le jour où cela dépend, il n’y a plus d’imperium.

Car le leadership ne se proclame pas. Il se démontre en garantissant les flux vitaux. Le jour où cette garantie disparaît, le leadership disparaît avec elle. Ni Londres, qui n’en a plus les moyens depuis longtemps, ni Washington, qui n’en assume plus systématiquement la fonction, ne peuvent aujourd’hui revendiquer un leadership incontesté fondé sur la liberté des mers.

Ce qui se met en place est autre chose : un monde où les routes maritimes redeviennent des enjeux de puissance locale, de nuisance, de chantage. Un monde où chaque détroit est un point de pression potentiel. Ormuz, Bab el-Mandeb, la mer Rouge : ce ne sont pas des crises isolées. Ce sont les symptômes d’un système qui n’est plus tenu.

Le test décisif est ailleurs, dans le détroit de Taïwan. Si la Chine décidait de bloquer ce passage, volontairement ou de facto, la question serait simple. Les États-Unis rouvriraient-ils la route par la force ?

S’ils le font, l’imperium existe encore. S’ils ne le font pas, il disparaît définitivement.

Il n’y a pas d’entre-deux. Car un détroit stratégique qui peut être fermé sans être immédiatement rouvert par la puissance dominante cesse d’être un espace libre. Il devient un espace contrôlé. Et une mer qui peut être fermée n’est plus gouvernée.

On peut continuer à parler d’Empire. On peut commenter les déclarations, les alliances, les budgets militaires. Mais tout cela devient secondaire si la fonction essentielle disparaît. Un empire dure parce qu’il protège.

Une puissance transactionnelle dure… jusqu’au moment où plus personne ne paie.
La vraie question n’est donc plus de savoir ce que fera Washington demain. Elle est plus simple et plus brutale : que feront ceux qui dépendaient de cet imperium lorsque la mer, à nouveau, cessera d’être sûre ? Car lorsque la liberté des mers n’est plus garantie, il n’y a plus d’imperium.

Et sans imperium, il n’y a plus de puissance dominante — seulement des puissances en concurrence.

 

Aldo MUNGO
Armées & Défense, Bruxelles le 7 avril 2026

 

 

https://aldomungo.substack.com/




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