Economie

La guerre de Poutine est causée par nos achats de combustibles fossiles


L’argent qui finance l’offensive russe provient de la même source que ce qui provoque le réchauffement climatique, l’industrie du pétrole et du gaz. « La Russie vend ces combustibles fossiles et utilise l’argent pour acheter des armes. C’est une guerre causée par les combustibles fossiles. Il est clair que nous ne pouvons pas continuer à vivre de cette façon, cela va détruire notre civilisation ». Ce sont les mots de Svitlana Krakovska, la météorologue ukrainienne, devant ses collègues du GIEC en mars dernier. « Les hydrocarbures, en raison de leur nature même, tendent à soutenir le despotisme. Les autocraties sont souvent le produit des combustibles fossiles. Les deux vont de pair », clame de son côté Bill McKibben, le militant écologiste américain. Sortir des énergies fossiles, quand l’impossible devient l’indispensable. On décrypte pourquoi.

Chaque baril est rempli de sang

Si le règlement du GIEC interdit les commentaires politiques, Svitlana Krakovska, figure scientifique dans son pays, décorée par le président Volodymyr Zelensky pour ses expéditions en Arctique, s’est battue pour que ce nouveau rapport du GIEC soit non-édulcoré. Son analyse est sans compromis : « réduire notre consommation de pétrole et de gaz, c’est bon pour la planète, mais aussi pour réduire la toute-puissance des pétroliers et gaziers qui financent la guerre. Si nous ne dépendions pas des combustibles fossiles, la Russie n’aurait pas d’argent pour faire cette agression », a-t-elle déclaré devant ses collègues des 195 pays participants.

La capacité de la Russie à financer son invasion de l’Ukraine dépend en grande partie de ses exportations de pétrole et de gaz naturel, qui ont représenté ensemble 36 % des recettes du budget fédéral en 2021. « Chaque baril de pétrole russe et chaque mètre cube de gaz russe est désormais rempli du sang des Ukrainiens », a récemment déclaré de son côté le député ukrainien, Oleksiy Goncharenco, dans une vidéo postée sur Twitter.

Le monde aura du mal à faire face à un problème aussi vaste et complexe que le réchauffement climatique

Une faille stratégique béante

L’année dernière, la Russie a exporté pour 173 milliards de dollars de pétrole et de gaz. Depuis l’invasion, la valeur de ces combustibles a fortement augmenté, le pétrole atteignant actuellement 110 dollars le baril. La Russie est le troisième producteur mondial de pétrole, derrière les États-Unis et l’Arabie saoudite, et le premier exportateur mondial de pétrole brut.
Elle possède également, et de loin, les plus grandes réserves de gaz naturel au monde. Elle fournit actuellement 40 % des besoins de l’Europe en gaz naturel et 41 % des besoins mondiaux. « 60% des recettes d’exportation de pétrole et de gaz ont équipé l’armée de Poutine et toute l’influence politique qui a intimidé l’Europe occidentale pendant des décennies provient de ses doigts sur le robinet du gaz. Lui et sa guerre sont le produit des combustibles fossiles, et ses intérêts dans ce domaine ont largement contribué à corrompre le reste du monde », affirme également Bill McKibben.

Une gangrène mondiale

L’humanité est confrontée au plus grand défi de son histoire. La guerre de Poutine menace aussi de pousser la vie humaine dans ses derniers retranchements.
« Les conflits vont augmenter, des conflits pour s’approprier l’eau, les forêts, les derniers sols fertiles, or, si n’importe quel grand pays peut aujourd’hui s’emparer de son voisin juste parce qu’il l’a décidé, eh bien à l’ère du changement climatique, nous aurons perdu », a confié Svitlana Krakovska à Time Magazine, en insistant sur la dimension énergétique de la situation en Ukraine et les réponses à y apporter. Le monde aura du mal à faire face à un problème aussi vaste et complexe que le réchauffement climatique et à mettre en œuvre les recommandations du GIEC, si nous ne tenons pas compte de cette donne.

Un retour aux combustibles fossiles pourrait faire reculer de 10 ans la lutte contre le changement climatique

Et les sanctions économiques à elles seules ne suffiront pas. Dans son livre Petro-Agression : When Oil Causes War, Jeff Colgan montre comment les « pétro-États », c’est-à-dire les pays dont l’économie et le budget fédéral dépendent des exportations de pétrole et de gaz, sont deux fois plus exposés aux risques de conflits que les autres.

Un changement massif et rapide

L’autre alternative est une rupture rapide et globale avec les combustibles fossiles, parallèlement à l’introduction rapide des énergies renouvelables à l’échelle mondiale.
« Elle permettrait non seulement de lutter contre le changement climatique, mais aussi de briser l’emprise des gangsters et des cartels qui contrôlent l’industrie et de réduire les risques de guerres et de conflits que l’industrie des combustibles fossiles génère. Aujourd’hui, 50 % des réserves pétrolières sont entre les mains de régimes instables, capables de rançonner le monde comme le fait actuellement Poutine : Arabie saoudite, Iran, Irak, Koweït, Émirats arabes unis, Libye et, bien sûr, la Russie. Une autre façon de dire cela est que les hydrocarbures, de par leur nature, tendent à soutenir le despotisme, alors que le soleil et le vent sont, dans ces termes, beaucoup plus proches de la démocratie : ils sont disponibles partout et diffus au lieu d’être concentrés », précise Bill McKibben.

Pour ces spécialistes, la guerre en Ukraine menace donc non seulement de faire dérailler les fragiles progrès réalisés en matière de réduction des émissions de carbone lors des COP de Paris et de Glasgow, mais aussi de perturber, avant même qu’elle ne commence, la COP27 qui se tiendra à Sharm el-Sheikh, en Égypte, en novembre de cette année.
Par soucis d’autarcie, un retour aux combustibles fossiles pourrait faire reculer de 10 ans la lutte contre le changement climatique, 10 ans que nous n’avons pas. Impossible n’est donc plus une excuse.


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  • Problèmes : il faut être riche pour se payer des panneaux solaire et des éoliennes. Que faire faire quand ni le soleil, ni le vent ne sont au rendez-vous ?
    On allume des bougies en cire d'abeille et on emballe vite les surgelés dans des couvertures ?
    Vous omettez délibérément de mentionner le nucléaire dans cet article. Le sujet est-il miné à ce point ?

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