The Uber Files : la force cachée des méthodes de voyou
International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) « Uber for Business – Prenez la route et générez des revenus sans hiérarchie », tel est le slogan de la société de service de transport. Si l’application est aujourd’hui disponible dans des milliers de villes du monde, le bilan est amer quant aux perspectives d’ascension sociale promises à des milliers de chauffeurs, souvent issus de quartiers populaires. Dans une nouvelle enquête explosive, International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) révèle comment la société américaine a utilisé des pratiques de voyou pour imposer son application de taxis. Disparition de données sensibles, achats de manifestants, filatures et détectives privés, pressions sur les chauffeurs, lobbying auprès de personnalités influentes pour obtenir des faveurs, des forces cachées ont pavé la route du géant technologique vers la domination mondiale du secteur. Les Uber Files, ont été obtenus par le journal The Guardian et partagés avec l’ICIJ et 42 autres partenaires médiatiques. Nous en avons également reçu des extraits.
Uber a révolutionné le transport de personnes moderne, grâce à sa technologie innovante. Mais de nouvelles révélations explosives font la lumière sur la manière dont le géant du covoiturage, leader de la révolution numérique, a également développé son réseau à l’ancienne, par le biais d’une énorme machine de lobbying. The Uber Files montre aussi comment l’entreprise a eu accès à des présidents, à des premiers ministres et à d’autres hauts fonctionnaires pour obtenir des faveurs et exercer une influence pendant une période d’expansion internationale agressive.
De la compromission de haute voltige
Les scandales, dont ceux d’agressions sexuelles commises par des chauffeurs du groupe, et les faux pas à répétitions d’Uber aux États-Unis, comme en Europe, ont fait l’objet de nombreux livres, de séries télévisées et d’enquêtes dans les journaux. De nouvelles fuites de documents révèlent la manière dont les dirigeants du géant du transport de personnes se sont imposés, de 2013 à 2017, sur de nouveaux marchés, puis en ont géré les retombées, en dépensant des sommes considérables dans une machine d’influence mondiale déployée pour obtenir les faveurs des politiciens, des régulateurs et d’autres dirigeants, qui leur ont prêté main forte. Des courriels, des textos et des mémos internes attestent que Uber a défié les lois et réglementations locales, trompé les autorités, éludé les impôts et utilisé la violence contre les chauffeurs, cherchant principalement à broyer l’industrie du taxi.
Des courriels, des textos et des mémos internes attestent que Uber a défié les lois et réglementations locales, trompé les autorités, éludé les impôts et utilisé la violence contre les chauffeurs.
Cette politique d’entreprise agressive a fait des chauffeurs d’Uber la cible de la rage des taxis traditionnels. Ces chauffeurs ont vu leur activité menacée par des concurrents qui n’avaient pas à respecter les mêmes règles sur leur segment de marché. Dommage collatéral, en Europe, en Asie et en Amérique du Sud, les taximen ont organisé de nombreuses manifestations, battu des chauffeurs d’Uber et mis le feu à leurs voitures.
International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) « Activez le kill switch ! »
Uber a aussi activé ses ordinateurs à distance pour empêcher les enquêteurs d’avoir accès à ses données lors de perquisitions. Le géant américain avait conçu un système « coupe-circuit » qui empêchait l’accès à ses serveurs. Les enquêteurs n’y ont vu par exemple que du feu le 16 mars 2015, lors d’une perquisition au siège parisien. « Big force, gros déploiement, 25 personnes, police judiciaire, (…) ils regardent dans les portables », prévient l’un des managers d’Uber présent sur place dans un SMS envoyé à sa hiérarchie. Les enquêteurs interrogent le personnel et saisissent des ordinateurs, mais en coulisses, de hauts responsables d’Uber répondent en direct au SMS : « l’accès aux outils informatiques a été coupé immédiatement. La police ne pourra rien faire Tous les écrans se sont éteints en même temps ». C’est comme si le courant avait été coupé, se souvient un enquêteur.
Les faits français semblent spectaculaires, mais ils n’ont rien d’exceptionnel dans l’univers d’Uber. En 2014 et 2015, la jeune start-up est visée par d’innombrables procédures judiciaires et administratives dans les pays où elle essaie de s’implanter, notamment en Europe. Et plutôt que de collaborer, elle semble avoir mis en œuvre une stratégie destinée à empêcher le travail des enquêteur. Le « kill switch », cet outil d’obstruction a été activé à 13 reprises entre novembre 2014 et décembre 2015 dans sept pays : France, Inde, Belgique, Pays-Bas, Canada, Hongrie et Roumanie.
Un lobbying tentaculaire
Pour assoir son hégémonie, Uber s’est également constitué une liste de 1.850 « cibles utiles », politiques, fonctionnaires en exercice et anciens fonctionnaires, groupes de réflexion et groupes de citoyens, que la société a travaillé de son influence dans 29 pays et dans l’Union européenne, indiquent les documents. Les dirigeants d’Uber ont cherché à détourner les questions concernant les stratégies agressives d’évitement fiscal de l’entreprise en se portant volontaire pour aider les pays hôtes à collecter les impôts sur le revenu dus par les chauffeurs.
De 2014 à 2016, les dirigeants d’Uber ont tenu plus de 100 réunions avec des fonctionnaires de 17 pays, ainsi qu’avec des représentants des institutions de l’Union européenne ; 12 réunions avec des représentants de la Commission européenne n’ont jamais été divulguées publiquement.
Les documents contiennent des détails sur de multiples échanges privés « stratégiques » et des rencontres : un ambassadeur américain discutant avec un investisseur d’Uber dans un sauna finlandais ; un oligarque russe divertissant les cadres de l’entreprise avec un groupe de cosaques ; un avocat de l’entreprise faisant circuler un « manuel de raid » qui indique aux employés ce qu’ils doivent faire si les forces de l’ordre font une descente dans les bureaux d’Uber pour saisir des preuves potentielles de conduite illégale.
International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) Des rencontres au sommet du pouvoir
Uber a également sollicité un bataillon d’anciens fonctionnaires, dont de nombreux anciens collaborateurs du président Barack Obama. Ils ont fait appel à ces fonctionnaires pour qu’ils abandonnent les enquêtes, changent les politiques sur les droits des travailleurs, rédigent de nouvelles lois sur les taxis et assouplissent les vérifications des CV des conducteurs, comme de leurs antécédents judiciaires..
The Uber Files montrent aussi que les dirigeants d’Uber ont rencontré le président français Emmanuel Macron, le premier ministre israélien de l’époque, Benjamin Netanyahu, le premier ministre irlandais de l’époque, Enda Kenny, et le président de l’Estonie de l’époque, Toomas Hendrik Ilves, entre autres dirigeants mondiaux.
L’actuel président des Etats-Unis n’est pas épargné. En 2016, Joe Biden, alors vice-président des États-Unis, a rencontré Travis Cordell Kalanick, le dirigeant de l’époque d’Uber, au Forum économique mondial de Davos, en Suisse. Selon les messages dévoilés, Travis Cordell Kalanick s’est impatienté lorsque Biden a pris du retard. « J’ai demandé à mes collaborateurs de lui faire savoir que chaque minute de retard est une minute de moins qu’il aura avec moi », a écrit l’entrepreneur de 39 ans à un collègue. Une fois que Biden est arrivé dans la suite de l’hôtel cinq étoiles où ils avaient convenu de se rencontrer, Kalanick lui a présenté sa vision : « la société de transport de personnes », a-t-il dit, « transforme les villes et la façon dont les gens travaillent pour le meilleur ». Les documents montrent que Joe Biden a été « si impressionné » qu’il a modifié son discours d’ouverture, prononcé plus tard dans la journée, pour vanter l’impact mondial de l’entreprise.
J’ai demandé à mes collaborateurs de lui faire savoir que chaque minute de retard est une minute de moins qu’il aura avec moi.
Uber s’est rapidement développé pour proposer ses services dans plus de 80 pays et territoires au plus fort de ses opérations internationales en 2017, mais s’est retiré depuis de nombreux marchés importants, dont la Chine, l’Indonésie, les Philippines, Singapour, la Hongrie et la Russie, en raison de difficultés commerciales, juridiques et politiques. Travis Cordell Kalanick a, quant à lui, démissionné en 2017, de la direction d’Uber à la suite d’enquêtes qui ont mis à jour des infractions récurrentes dans les bureaux d’Uber à travers le monde et en raison de critiques répétées dirigées contre ses techniques managériales jugées particulièrement toxiques.
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