Société

Yémen : le Sud face à l’ingérence saoudienne et la négation d’un droit politique fondamental


La crise actuelle au Yémen ne peut être comprise sans poser clairement la question du droit des populations du Sud à disposer d’elles-mêmes et sans interroger la légitimité de l’approche imposée par l’Arabie saoudite. Depuis plusieurs années, Riyad agit comme si le Yémen constituait un prolongement de sa profondeur stratégique, oubliant un principe fondamental du droit international et de l’histoire politique régionale : le Sud yéménite a existé comme entité étatique souveraine avant l’unification de 1990, avec ses institutions, son identité politique et sa trajectoire propre.

Les revendications d’indépendance ou, à tout le moins, d’autodétermination exprimées par une large partie de la population du Sud ne relèvent ni d’un caprice conjoncturel, ni d’une manipulation extérieure. Elles s’inscrivent dans une continuité historique et politique profondément ancrée.

Intervention saoudienne devenue nuisible

Le refus catégorique de l’Arabie saoudite de reconnaître cette réalité ne repose pas sur un fondement juridique ou moral, mais sur une logique de puissance régionale, dans laquelle le territoire yéménite est traité comme un espace à contrôler plutôt que comme une société à reconstruire.

De quel droit un État tiers s’arroge-t-il la capacité d’imposer par la force militaire et la pression politique une architecture institutionnelle rejetée par une partie significative de la population concernée ?

La question centrale est donc celle-ci : de quel droit un État tiers s’arroge-t-il la capacité d’imposer par la force militaire et la pression politique une architecture institutionnelle rejetée par une partie significative de la population concernée, sur un territoire qui ne relève en rien de sa souveraineté nationale ?

L’intervention saoudienne, présentée comme une opération de stabilisation et de restauration de la légitimité, s’est progressivement transformée en un instrument de domination politique, visant à préserver l’influence de Riyad et à empêcher toute configuration régionale échappant à son contrôle.

Des Yéménites membres des tribus Sabahiha de Lahj, vivant le long de la bande de terre entre le sud et le nord du pays et soutenant le Conseil de transition du Sud (CTS) appuyé par les Émirats arabes unis, brandissent une image du chef du CTS, Aidaros Al-Zubaidi, et agitent l’ancien drapeau du Yémen du Sud, lors d’un rassemblement sur la place Khormaksar, à Aden, ville portuaire côtière et capitale provisoire de la République du Yémen, le 14 décembre 2025. (Saleh Al-OBEIDI / AFP).

Volonté d’indépendance niée

Cette posture est d’autant plus problématique qu’elle s’accompagne d’une tentative systématique de délégitimation des aspirations sudistes. Les demandes d’indépendance sont régulièrement assimilées à des menaces pour la stabilité régionale, voire à des projets de fragmentation dangereuse, sans que soit reconnu le fait que l’unification de 1990 elle-même s’est faite sans réel consensus populaire durable et a été suivie de marginalisation politique, économique et sécuritaire du Sud.

En niant ce passé, l’Arabie saoudite contribue à perpétuer les causes profondes du conflit plutôt qu’à les résoudre.

En niant ce passé, l’Arabie saoudite contribue à perpétuer les causes profondes du conflit plutôt qu’à les résoudre. La rivalité avec les Émirats arabes unis accentue cette dynamique. Les Émirats ont adopté une approche différente, fondée sur le soutien à des forces locales sudistes et sur la reconnaissance implicite des spécificités politiques et sécuritaires du Sud.

Cette stratégie, bien que critiquable sur certains aspects, a répondu à une réalité de terrain que Riyad refuse toujours d’admettre.

Rivalité entre deux puissances

L’hostilité saoudienne à l’égard de ce rôle émirati ne relève pas d’une divergence de principes, mais d’une volonté d’affirmer une hiérarchie régionale stricte, dans laquelle aucun autre acteur arabe ne devrait apparaître comme un partenaire égal ou, pire, comme un acteur plus efficace sur le terrain.

Cette logique de rivalité et d’ego stratégique rappelle fortement la décision saoudienne, prise en 2015, d’entrer en guerre contre les Houthis. À l’époque déjà, l’option militaire avait été privilégiée au détriment d’une solution politique inclusive.

Cette logique de rivalité et d’ego stratégique rappelle fortement la décision saoudienne, prise en 2015, d’entrer en guerre contre les Houthis.

Le résultat est aujourd’hui largement documenté : un échec stratégique, une fragmentation accrue du pays et une catastrophe humanitaire majeure, marquée par des centaines de milliers de morts directes et indirectes, par la faim, les maladies et l’effondrement des infrastructures civiles. Rien n’indique que les leçons de cette expérience aient été pleinement intégrées dans la gestion actuelle du Sud.

Une capture d’écran vidéo, réalisée le 3 janvier 2026 à partir d’images diffusées par Aden Independent Channel (AIC TV) le 2 janvier 2026, montre le moment où une frappe touche les forces du Conseil de transition du Sud (CTS) à Seiyun, dans le gouvernorat d’Hadramaout. La coalition dirigée par l’Arabie saoudite riposte alors à une offensive majeure du CTS, soutenu par les Émirats arabes unis. (ADEN INDEPENDENT CHANNEL (AIC TV) / AFP).

Terrain propice au chaos

En persistant à s’opposer aux aspirations politiques des Yéménites du Sud, l’Arabie saoudite crée un terrain propice au chaos. Le rejet des dynamiques locales affaiblit les structures de sécurité existantes et ouvre des espaces à des groupes armés idéologisés, qu’ils soient issus de l’islam politique, de courants salafistes radicaux ou de réseaux jihadistes.

Cette situation n’est pas le produit d’une fatalité yéménite, mais la conséquence directe d’une gouvernance régionale imposée de l’extérieur, déconnectée des réalités sociales et historiques du pays.

Cette situation n’est pas le produit d’une fatalité yéménite, mais la conséquence directe d’une gouvernance régionale imposée de l’extérieur.

La contradiction est d’autant plus frappante que Riyad multiplie, sur la scène internationale, les discours sur la modernisation, la réforme religieuse et le respect des droits humains. Or, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes constitue l’un des principes fondamentaux du système international contemporain.

En le niant au Sud yéménite, l’Arabie saoudite affaiblit la crédibilité de son propre discours et expose la région à une répétition des mêmes erreurs stratégiques.

Le Sud du Yémen se trouve aujourd’hui à un tournant. Soit la reconnaissance de ses aspirations politiques ouvre la voie à une stabilisation durable fondée sur le consentement des populations, soit la poursuite d’une politique de contrainte et de démonstration de force conduit à une nouvelle phase de violences, de fragmentation et de souffrances civiles.

Dans cette équation, la responsabilité de l’Arabie saoudite est centrale, car elle dispose des leviers majeurs de décision et choisit, jusqu’à présent, de les exercer au nom du leadership régional plutôt qu’au service d’une paix juste et durable.

Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo-marocain.
Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.

(Des combattants, présentés comme étant soutenus par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite, défilent dans les rues de la ville portuaire d’Aden le 8 janvier 2026, au lendemain de l’annonce de la fuite du chef séparatiste yéménite aux Émirats arabes unis. Photo : AFP)


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