SEISME DANS LE MONDE LITTERAIRE EN FRANCOPHONE

Grasset : le départ de plus de 130 écrivains ouvre une crise majeure dans l’édition française


Le limogeage du PDG, Olivier Nora, figure historique des Editions Grasset, a déclenché une onde de choc sans précédent : plus de 130 auteurs ont annoncé leur décision de ne plus publier leurs prochains livres dans la prestigieuse maison. Une rupture collective inédite. Ils entendent ainsi dénoncer les pratiques managériales (et les pressions idéologiques ?) du propriétaire du groupe, Vincent Bolloré. Reste la question des droits d’auteur qu’ils veulent récupérer, mais ils risquent d’être déçus. Car sans clause conscience, les ouvrages déjà publiés appartiennent à Grasset, sauf si les écrivains déserteurs ont signé des contrats particuliers.

 Le monde de l’édition française traverse l’une de ses plus fortes secousses de ces dernières années. En moins de 48 heures, plus de 130 écrivains, intellectuels et essayistes ont signé une lettre collective annonçant, jeudi 16 avril leur départ des Éditions Grasset (ils sont désormais près de 200 auteurs). Leur message est sans ambiguïté : leurs prochains ouvrages ne paraîtront tout simplement plus chez Grasset.

Parmi les signataires figurent des auteurs aux sensibilités très différentes, comme Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Frédéric Beigbeder ou Bernard-Henri Lévy.

Parmi les signataires figurent des auteurs aux sensibilités très différentes, comme Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Frédéric Beigbeder ou Bernard-Henri Lévy, et c’est justement ce qui renforce la portée symbolique du mouvement : le caractère hétéroclite des auteurs déserteurs qui s’opposent aux pratiques managériales, aux pressions idéologiques (supposées ? de Vincent Bolloré, propriétaire du groupe d’édition.

Le point de départ : l’éviction dOlivier Nora, l’autonomie intellectuelle du groupe Hachette en France

L’élément déclencheur de cette crise est le départ forcé d’Olivier Nora, qui dirigeait Grasset depuis 26 ans. Son remplacement par Jean-Christophe Thiery a été officialisé par Hachette Livre dans un communiqué publié le 14 avril. Mais dans le milieu littéraire, cette décision a immédiatement été interprétée comme une reprise en main politique et stratégique de la maison. « Je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir qui prenne autant soin des gens qui l’entourent », disait encore Virginie Despentes mercredi, l’auteur de « King Kong théory » et féministe liée par un contrat à Olivier Nora.

Le PDG de Grasset, Olivier Nora, pose lors d’une séance photo à PAris en février 2018. (JOEL SAGET / AFP).

Je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir qui prenne autant soin des gens qui l’entourent.

Pour beaucoup d’auteurs, Olivier Nora incarnait une forme de continuité, de stabilité et surtout d’indépendance éditoriale au sein de Grasset. Son départ a donc été vécu comme une rupture brutale.

Une inquiétude sur lindépendance éditoriale se pose

Au cœur de la lettre des auteurs qui quittent le bateau revient une idée forte : la défense de la liberté de publier sans pression idéologique. Les signataires dénoncent ce qu’ils perçoivent comme une évolution de la ligne du groupe sous l’influence de Vincent Bolloré, déjà très présent dans d’autres médias français. « Bolloré n’est plus dans une bataille culturelle, il est dans une guerre », rajoute David Dufresne qui a littéralement déchiré son contrat avec Grasset à la télé.

Plusieurs d’entre eux parlent d’une guerre idéologique et refusent que leurs textes soient associés à une direction qu’ils jugent contraire à l’esprit historique de la maison. Le geste dépasse donc la solidarité personnelle avec Olivier Nora : il devient une prise de position sur l’avenir du pluralisme culturel.

On parle de mouvement historique dans l’édition en France

Ce départ est tout simplement historique au regard du très grand nombre d’écrivains concernés (aujourd’hui près de 200). Il s’agit d’un évènement exceptionnel dans le monde de l’édition française. Car un mouvement collectif d’une telle ampleur reste très rare et montre à quel point la décision de la direction a provoqué un rejet massif.

On parle aussi de départ symbolique pour Grasset. Il s’agit d’une des maisons d’édition les plus prestigieuses de France, connue pour avoir publié de grands écrivains et remporté de nombreux prix littéraires. Il y a bien entendu la dimension politique de ces désertions.

Le milliardaire français, Vincent Bolloré, est propriétaire de la maison d’édition Grasset. (Thomas SAMSON / AFP).

Le départ des auteurs ne s’explique pas seulement par un désaccord interne, mais il illustre aussi la crainte d’une influence idéologique grandissante du propriétaire du groupe.

Le départ des auteurs ne s’explique pas seulement par un désaccord interne, mais il illustre aussi la crainte d’une influence idéologique grandissante du propriétaire du groupe. A travers ce geste, les écrivains défendent l’idée d’une littérature libre et indépendante face aux pressions économiques ou politiques.

Un impact qui dépasse la France et interroge la francophonie

Le tsunami a dépassé les frontières franco-belges chez certains auteurs belges liés à la maison Grasset. La romancière et dramaturge belge, Geneviève Damas, (Strange 2023 et Trace 2026) est actuellement sous contrat avec la maison d’édition Grasset et ne s’est pas encore jointe au départ collectif. Pour autant, elle soutient ses collègues et confirme le management juste d’Olivier Nora.

BELGA

Geneviève Damas et le roi Philippe-Filipe de Belgique photographiés lors d’une réception royale donnée en l’honneur des personnes anoblies, le jeudi 21 novembre 2024, au Palais royal de Bruxelles. (BELGA PHOTO JAMES ARTHUR GEKIERE).

A ce stade, aucun auteur belge majeur n’a été identifié parmi les signataires du départ collectif.

A ce stade, aucun auteur belge majeur n’a été identifié parmi les signataires du départ collectif. Le mouvement semble principalement porté par des écrivains français ou installés en France, même si la situation est suivie de près en Belgique, où les mêmes maisons et les mêmes groupes éditoriaux sont très présents.

Au fond, cette affaire raconte quelque chose de plus large que Grasset : elle montre que les écrivains ne s’identifient pas seulement à un contrat, mais à une vision de la littérature et à une relation de confiance avec une maison. Quand cette confiance se brise, même un éditeur prestigieux peut voir son équilibre vaciller en quelques heures. Ici et ailleurs…

Yannick Ferruzca (à Paris)

À titre d’information, voici la liste des écrivains signataires jeudi à 13h :

Eliette Abécassis, Laure Adler, François-Xavier Albouy, Metin Arditi, Claude Arnaud, Claude Askolovitch, Michka Assayas, Lila Azam Zanganeh, Elisabeth Barillé, Jean-Luc Barré, Frédéric Beigbeder, Anne Berest, Jean-Marc Berthon, Laurent Binet, Maïtena Biraben, Evelyne Bloch-Dano, Adelaïde Bon, Dominique Bona, Julie Bonnie, Hugo Boris, Pierre Briançon, Geneviève Brisac, Elvire de Brissac, Gérald Bronner, Pascal Bruckner, Doan Bui, Rosa Bursztein, Anna Cabana, Edouardo Castillo, Claire Castillon, Catel, Sorj Chalandon, Laurent Chalumeau, Georges-Olivier Chateaureynaud, Louis Chevaillier, Anne Cibron, Grégory Cingal, Jérôme Clément, Adelaïde de Clermont-Tonnerre, François de Closets, Annick Cojean [journaliste au Monde], Laetitia Colombani, Thierry Consigny, Oscar Coop-Phane, Delphine Coulin, Nadia Daam, Jean-Michel Décugis, Pauline Delassus, Julien Delmaire, Virginie Despentes, Nathan Devers, Ananda Devi, François Dosse, Pauline Dreyfus, Alexandre Duval-Stalla, Salma El Moumni, Camille Emmanuelle, Jean-Paul Enthoven, Dalie Farah, Stéphane Faure, Valentine Faure [journaliste au Monde], Annie Ferret, Balla Fofana, Dominique Fortier, Caroline Fourest, Patrice Franceschi, Dan Franck, Thierry Frémaux, Romuald Gadegbeku, Fabrice Gaignault, Raphaël Gaillard, Victoria Gairin, Anne F. Garétta, Alain Genestar, Florent Georgesco [journaliste au Monde], Hélène Gestern, Catherine Girard, Anne Goscinny, Philippe Grimbert, Romain Gubert, Pauline Guéna, Olivier Guez, Cécile Guilbert, Nicolas Guilbert, Maïram Guissé, Jean-Baptiste Harang, Félicité Herzog, Florence Heymann, Delphine Horvilleur, Maïa Hruska, Claudie Huntzinger, Vincent Jaury, Philippe Joanny, Oriane Jeancourt Galignani, Laurent Joffrin, Laurent Joly, Manon Jouniaux, Nelly Kaprièlian, Gaspard Koenig, Mériam Korichi, Andreï Kozovoï, Isabelle Lacoue-Labarthe, Dany Laferrière, Philippe Lafitte, Alexandra Laignel-Lavastine, Emilie Lanez, Maria Larrea, Viktor Lazlo, Elise Lépine, Marc Leplongeon, Bernard-Henri Lévy, Simon Liberati, Laure Limongi, Bruno Lus, Johanna Luyssen, Richard Malka, Andrea Marcolongo, Bruno Meyerfeld, Alain Minc, Tania de Montaigne, Julie Neveux, Laurence Nobécourt, Gaëlle Nohant, Véronique Olmi, Christophe Ono-dit-Biot, Christine Orban, Jean-Noël Orengo, Simon Parcot, Bruno Patino, Anthony Passeron, Judith Perrignon, Michelle Perrot, Yann Plougastel, Séphora Pondi, Didier Pourquery, Michael Prazan, Paul Preciado, Charlotte Pudlowski, Sonia Rachline, Léonor de Recondo, Rudy Reichstadt, Patricia Reznikov, Jennifer Richard, Patrick Roegiers, Anne Rosencher, Adèle Rosenfeld, Baptiste Rossi, Gilles Rozier, Eric Sadin, Jean de Saint-Cheron, Colombe Schneck, Maren Sell, Antoine Sénanque, Abnousse Shalmani, Anne Sinclair, Stephen Smith, Seynabou Sonko, Vanessa Springora, Sylvie Tanette, Aude Terray, Alexandre Tharaud, Sandrine Treiner, Martin Untersinger [journaliste au Monde], Fiammetta Venner, Thierry Vila, Marc Weitzman, Laurent de Wilde, Yseult Williams, Carole Zalberg.