LITTERATURE

« L’Apparence du vivant», un premier roman noir décapant pour Charlotte Bourlard


Charlotte Bourlard est née à Liège, en 1984. C’est dans cette ville que se passe son premier roman, L’Apparence du vivant, paru aux éditions Inculte. Un roman noir contemporain qui se lit vite, trop vite même, on en redemande déjà. Une plongée dans le monde mystérieux de la taxidermie et de la mort, de la photographie qui fige pour l’éternité les mouvements de ce vivant que certains tentent à tout prix de conserver. 

Le front franc et décidé, la chevelure libérée, Charlotte Bourlard signe ici son tout premier roman même si elle a déjà rédigé deux auparavant sans jamais être publiée. Il n’y a aucun doute que celui-ci marquera les esprits et sera, qui sait, récompensé par l’un ou l’autre prix littéraire. « L’Apparence du vivant » met en scène une jeune photographe fascinée par la mort qu’une vieille dame d’apparence innocente et taxidermiste, entre autres, prendra sous son aile bienfaitrice pour en faire sa digne héritière.

Le pitch : une jeune photographe est engagée pour prendre soin d’un couple de vieillards, les Martin, propriétaires d’un ancien funérarium. Une maison figée dans le temps, dans un quartier fantôme de Liège, soustraite aux regards par une rangée de tilleuls. Captivée par ce décor, la jeune femme s’installe à demeure. Entre elle et madame Martin naît une complicité tendre, sous la surveillance placide de monsieur Martin.
Lors de leurs promenades au bord du canal, on leur donnerait le bon Dieu sans confession. Ce serait bien mal les connaître. Madame Martin possède une collection d’animaux naturalisés, fruit d’un travail de toute une vie. Elle tient à enseigner son savoir-faire à sa protégée. La jeune femme apprend donc, patiemment, minutieusement, l’art de la taxidermie, sur toutes sortes de cobayes. Car un jour, elle devra être prête pour accomplir son Grand-Œuvre. Le tout se déroule au 3eme étage d’un funérarium…

La mort à tout prix

Ce roman va plus loin que la rencontre interpersonnelle et au-delà de la découverte d’un monde que l’on connait si peu. Madame Martin ressemble à une gentille grand-mère, élégante et pourtant… La verve de l’écriture et les nombreux détails mis en mot cisèlent le discours de l’auteur du début à la fin. On y est dans le cabinet du taxidermiste, la réalité nous rattrape. L’auteur s’est d’ailleurs prêtée au jeu de l’exercice pour savoir bien en parler.  Entre humour et humour noir, il n’y a qu’un pas que Charlotte Bourlard franchit aisément avec brio. Entre l’intime et le trash, le basculement est osé mais efficace. Entre l’homme et l’animal, aussi.

Passée maître taxidermiste, Madame Martin  confiera à la photographe une mission et lui fera aussi découvrir sa collection d’œuvres  animales, et ses petits secrets de bonne pratique afin de  parvenir à rendre aux cadavres la vie qu’elle leur avait ôtée… L’apprentissage de la jeune photographe démarre par des leçons de conduite de corbillard, pas toujours simple à manier, l’usage des galettes d’arsenic, le partage de moments intimes au bord du canal, la pratique des accessoires nécessaires pour passer de la vie à la mort ou de la mort à la vie éternelle… L’alchimie naissant entre le maître et son disciple fasciné y est traité parfois avec une crudité clinique à faire peur. C’est aussi le but de l’ouvrage dans lequel on rit (jaune), on sourit on relit même parfois pour être certain que les mots content bien ce qu’ils disent. Charlotte Bourlard ose tout.

Le roman noir belge a de l’avenir

On est littéralement happé par l’histoire, par cette écriture, par l’atmosphère parfois glauque et morbide d’un univers secret et méconnu dont la découverte peut conduire au malaise sur fond de voyeurisme. Charlotte Bourlard n’y va pas de main morte, c’est clair mais elle semble avoir trouvé sa griffe !

La prose de l’auteur dérange, décape les idées reçues et les bonnes intentions et refuse les limites. C’est sans doute ça aussi la nouveauté et l’audace de ce premier roman qui se lit vite, on en redemanderait bien quelques pages mais est-ce important? En 130 pages à peine, Charlotte a tout dit ou presque, tout décrit avec une puissance telle qu’on a compris le message.  Laissez-vous surprendre par ce nouveau roman qui en appelle déjà d’autres.

Charlotte Bourlard, L’Apparence du vivant, éditions Inculte, janvier 2022, 132 p., 13 €