REPORTAGE

A la frontière polonaise, le ciel est bleu, mais les yeux des Ukrainiens sont lourds


Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine, nombreux sont les convois qui ont été mis en place au départ des pays de l’Union européenne vers les pays partageant une frontière avec l’Ukraine. Depuis, ces convois se poursuivent chaque jour et chaque semaine. Parti ce lundi 11 avril, l’un de ces convois, organisé par l’ASBL Liège-Ukraine Solidarité s’est rendu sur les sites de Medica et de Przemyśl, dans le sud-est de la Pologne, aux portes du conflit. C’est ici que sont rassemblés des milliers de réfugiés venus des quatre coins du pays. Armés de leurs seuls bagages et de leur fatigue, de leurs enfants, petits ou grands, et, le plus souvent, de leurs animaux de compagnie, ces Ukrainiens déplacés attendent, hagards, qu’on vienne les chercher. Pour aller où ? Qu’importe, à peu de chose près. Quoi qu’il arrive, ils embarqueront pour un ailleurs plus sûr. Mais pour combien de temps ?

Alina mange un morceau à l’un des stands improvisés par des bénévoles italiens devant l’ancienne grande surface polonaise  au coeur de Przemyśl, à moins de 20 km de la frontière, devenue, dès le 26 février dernier,  le carrefour des réfugiés ici aux portes de l’Ukraine, à 1 566 km à peine de Bruxelles.
Son chat en laisse à ses pieds, est effrayé. Elle le rassure de caresses. Les yeux couleurs de pluie, elle nous confie avoir marché trois jours pour arriver jusqu’ici en évitant les contrôles russes. Dans quelques minutes, elle embarquera dans un car, direction la Belgique, Belʹhiya, en ukrainien. Alina ne voit pas bien où c’est, ça lui semble loin mais elle ne sait pas où aller alors elle tentera sa chance chez nous. « Vous croyez qu’on pourra travailler là-bas ? » interroge-t-elle.

L’espoir de revenir vite

Après 18 heures de route, les volontaires de l’ASBL Liège-Ukraine Solidarité, se rendant à Przemyśl en car accompagné de trois autres véhicules, touchent à leur but. Celui d’aller déposer au centre d’accueil de Medica, jouxtant le post-frontière avec l’Ukraine, les centaines de dons de nourritures, de matériel médical, de kits d’urgence, de jouets, de langes, de produits d’hygiènes, de couvertures et de sacs de couchage.

Sur le site improvisé à la hâte mais organisé à sa manière depuis un mois, à l’ombre des barrières-frontière, d’autres associations bénévoles, venues de France, d’Allemagne, d’Italie, de Hongrie…prennent le relais pour redistribuer les dons directement en Ukraine. A Medica, on croise le premier Ministre Alexander De Croo, en visite discrètement officielle. « Ce qui se fait ici est impressionnant », confie-t-il, visiblement ému, comme tout le monde ici, par la réalité.

Alexander De Croo, à Médica, près du post-frontière discute avec Félix Derison, à la tête de l’ASBL Liège-Ukraine Solidarité

Un essentiel : contacter la famille restée au pays

Partout, des tentes de fortune proposent à boire et à manger aux réfugiés et aux bénévoles. Mais aussi de quoi s’habiller ou nourrir les nombreux animaux déplacés, eux aussi. A droite, comme à gauche, des familles, des couples, des gens seuls semblent attendre un je ne sais quoi, valise au pied. L’émotion est palpable même si nul ne dit mot. Ici, presque pas de bruit hormis celui des moteurs des voitures et camionnettes défilant; on observe, on attend, on cherche au loin…


Tatiana a 17 ans, elle vient de Lviv. Lorgnant le poste frontière, une boite vide à la main, un sac au dos, elle souhaite aller rechercher son chat, laissé chez un habitant non loin. Elle cherche des réponses. « Vous pensez que j’oserai passer à pied ? Pourrais-je revenir ici ? Je veux me rendre aux Pays-Bas, chez une cousine », explique-t-elle. L’espace d’une seconde, elle prend son courage à deux mains et disparait là-bas, derrière la barrière et le drapeau bleu et jaune flottant dans le ciel bleu. On ne la reverra pas. Qui sait si elle a pu repasser de l’autre côté ?

Retour à Przemyśl

Le ciel bleu a brillé toute la semaine sur Medica et Przemyśl. Malgré ce bleu d’été et le soleil, le cœur et les yeux de ces déplacés semblent bien lourds de questions, d’espoir, de fatigue et de craintes. Des responsables polonais et même russes, apportent leur soutien et organisent les départs et les arrivées tant des réfugiés que des dons. Olga, jolie russe aux yeux clairs est de ceux-là. « Merci d’être là, merci pour ce que vous faite, vraiment ! », confie-t-elle timidement tout en chargeant des bagages dans les cars.

Retour à Przemyśl dans le va-et-vient des autocars venus des quatre coins d’Europe et des tonnes de dons véhiculés ici aussi depuis les camions et camionnettes vers le centre d’accueil. Ceux-ci sont destinés aux Ukrainiens en attente.

Sur l’immense parking entre coupé de tentes et de dons, des enfants jouent, le visage peinturluré du drapeau ukrainien. Artur, blondinet au regard azur nous sourit. Entouré de sa mère, de sa grand-mère et de leurs deux chats, il attend le top départ pour Liège.
« Quand on arrive à Przemyśl, on peut choisir de partir pour un pays. On a dit oui à la Belgique comme ça. On verra. Je laisse ici deux fils et deux neveux derrière moi, là, en Ukraine», raconte Nataliia en pointant de la tête la frontière. « Ils nous ont déposés à Medica il y a trois jours. En Belgique, j’espère qu’on pourra trouver vite un travail et surtout téléphoner à la famille pour les rassurer et nous rassurer aussi », explique-t-elle.

Peu d’entre eux maîtrisent l’anglais. Le russe et l’ukrainien sont leur quotidien. Entre volontaires et Ukrainiens, la communication n’est pas aisée et l’usage des applications mobiles de traduction constante. Certains s’essaient au français, le sourire timide. Les regards se comprennent. « Merci beaucoup », chuchote Dariana à l’un des bénévoles emportant sa valise trop lourde pour elle.

Dmytro a 68 ans, il a pu accompagner sa fille et ses petits-enfants. « Belʹhiya », lâche-t-il, en haussant des épaules interrogatrices quand on lui demande vers où il s’en va. La plupart d’entre eux n’ont jamais quitté l’Ukraine, à peine leur région. Les yeux dans le vague, comme les autres, Dmytro, attend le départ en faisant les cent pas. Comme d’autres, il fera partie du voyage direction Belʹhiya. Pour y faire quoi ? Pour aller où ? Il ne sait pas, il lève les yeux au ciel et mime une prière.

Communication difficile

Ils viennent de Lviv, de Kiev, d’Odessa ou de Kherson comme Olena, habitant Liège depuis trente ans mais présente en Ukraine depuis le 10 février dernier.  « J’étais venue rejoindre mon compagnon pour la Saint-Valentin.  J’ai eu de la chance de pouvoir revenir jusqu’ici et de la chance de pouvoir repartir chez moi avec Liège-Ukraine Solidarité. J’ai quitté Kherson le 7 avril, j’ai passé huit contrôles russes de justesse car avec mes deux passeports, belge et l’autre ukrainien, j’ai eu peur qu’on m’arrête. Ma cousine est encore à Metipol. Elle veut partir aussi. C’est si triste ce qu’il se passe chez nous », raconte-elle.
Une aubaine pour le groupe de bénévoles liégeois, Olena jouera les interprètes tout au long du voyage de retour auprès de la cinquantaine de réfugiés ramenés en Belgique.

Quand sonne l’heure du départ

L’heure du départ est proche. Félix, Franck, Daniel, Cindy et les autres, après avoir montré patte blanche auprès des autorités et responsables du camp, disposent désormais d’une liste de noms. Le nom de celles et ceux qui reviendront avec eux à Liège.
Les animaux ne sont pas admis dans les bus et les cars. Il faudra faire des choix et séparer quelques réfugiés à quatre pattes de leurs maîtres le temps du voyage. Alina refuse avant d’accepter de laisser son chat à Svetlana, qui embarquera dans une voiture avec ses deux petits chiens sous le bras. Elle l’embrasse et monte dans le bus, le cœur gros. Pas un regard n’est jeté sur le centre d’accueil salvateur de ces derniers jours. Un objectif : arriver en Belgique et téléphoner en Ukraine.

Les pique-niques dans les mains, Franck rejoint le groupe. « On peut y aller ! » Tout le monde s’installe. Olena passera les premières heures du retour à tenter de répondre aux multiples questions de ces familles éclatées qui voient en ce voyage express, presque improvisé, un espoir malgré tout. « Pourrons-nous utiliser nos cartes bancaires en Belgique ? Y a-t-il du travail ? Les enfants auront-ils droit à aller à l’école ? Comment va-t-on apprendre le français ? Pourra-ton téléphoner à nos familles avec nos téléphones ? Combien de temps pourrons-nous rester?  Comment vivra-t-on? »

Des questions et un espoir

Autant de questions légitimes auxquelles la Maison ukrainienne de Liège, en quête permanente de logements pour ces familles depuis le début de la guerre, répondra une fois le convoi  rentré au pays. Bizarrement, ce groupe d’une cinquantaine de femmes, d’enfants et de trois hommes, ne craint pas de manquer d’un toit. Même pas d’un avenir ou si peu. Sondés, le temps du voyage, ils n’ont qu’un souhait : revenir.

« Dans un mois, je dois rentrer, j’ai des champs qui m’attendent », laisse sous-entendre Dmytrov. « On reviendra c’est sûr, on part car on n’a nulle part où aller pour être en sécurité ici mais j’espère qu’on ne va partir trop longtemps », renchérit Irina.

La cinquantaine d’Ukrainiens à leur arrivée à Liège.

Ce vendredi, une majorité d’entre eux sont partis, accompagnés, sur Bruxelles, pour être enregistrés auprès des services de Fedasil. Ils ont, pour la plupart déjà passé deux jours de répit au sein de familles accueillantes après avoir été recueillis à l’Internat Saint-Martin de Ans, sur les hauteurs de Liège.

Demain, leur exil commencera véritablement. Leur intégration aussi. Une nouvelle vie, ici peut-être, qu’ils espèrent tous la meilleure possible, et de courte durée loin de chez eux, surtout aussi.