L’évitement délibéré des informations est la tendance média clé en 2022

Le dernier rapport du Reuters Institute for the Study of Journalism, basé sur une enquête de YouGov auprès de plus de 93.000 consommateurs d’informations en ligne dans 46 marchés couvrant la moitié de la population mondiale, documente les moyens par lesquels le lien entre le journalisme et le public peut s’effilocher, en ce compris par une chute de la confiance. Jugées trop répétitives, pléthoriques, anxiogènes ou non fiables, une part croissante de la population esquive volontairement les informations. De la politique à la santé, le public tend à choisir sa propre réalité. Quant aux jeunes, ils sont moins en lien avec les médias traditionnels. Ils accèdent de plus en plus à l’information via des plateformes telles que Tiktok.
38% des gens se désintéressent
Si le public a consommé de grands volumes d’information depuis le début de la crise sanitaire, la tendance dangereuse à l’évitement de l’information refait son apparition. Dans cette enquête de référence figure également cette année des recherches menées au mois d’avril sur la réception de l’information dans le contexte de la guerre en Ukraine.
S’il rend plus nécessaire que jamais de disposer d’informations fiables et vérifiées, l’évitement des publics vis-à-vis des médias n’a jamais été aussi haut. La proportion des individus déclarant éviter activement les informations, de temps en temps ou régulièrement a explosé : 38% de la population mondiale déclare désormais ne pas avoir consulté de sources professionnelles d’informations au cours de l’année précédente.
Trop de rabâchage
Les raisons ? Trop de sujets répétitifs sur des thèmes que les journalistes considèrent essentiels, comme la politique ou la pandémie de Covid-19 (43 % des répondants), l’effet négatif que les informations ont sur l’humeur (36 %), l’impression d’être submergé par des flots d’actualités (29 %), la certitude que les médias ne sont pas dignes de confiance (29 %), la crainte de créer des disputes (17 %), le sentiment d’impuissance face à des nouvelles déprimantes (16 %) ou encore la difficulté, surtout pour les jeunes, à se saisir des enjeux de l’actualité (8 %).
Une défiance de 26%
Après un rebond positif en 2021, la confiance a baissé dans 21 des 46 pays étudiés par le rapport. Avec une défiance de 26%, les États-Unis possèdent le taux de confiance le plus faible de l’enquête. L’idée que les médias seraient sous influence politique en est une des principales raisons. Le niveau global de confiance reste cependant plus élevé qu’avant la pandémie, qui a par ailleurs renforcé pour de nombreuses personnes le besoin de disposer de médias fiables.
Les réseaux sociaux détrônent la presse en ligne
Les réseaux sociaux sont désormais la source principale d’informations des jeunes (39%), juste devant la presse en ligne (34%). Chez les 18-24 ans, l’usage de Twitter à titre informationnel est en déclin cette année. De son côté, Facebook stagne, pour la première fois dépassé par Instagram, en croissance régulière depuis cinq ans. Tiktok connaît quant à lui un boom : son utilisation dans une démarche d’information a été multipliée par cinq en seulement trois ans, passant de 3% en 2019 à 15% en 2022.
Les jeunes décrivent Tiktok et Instagram comme des réseaux sur lesquels ils trouvent des informations qui semblent à la fois plus informelles, plus diverses et plus personnalisées qu’à la télévision. Le conflit ukrainien a permis à la plateforme d’asseoir sa légitimité en tant que source d’information avec des témoignages quotidiens de réfugiés ukrainiens documentant la guerre.
Bilan en demi-teinte pour les abonnements
Payer pour du contenu journalistique demeure compliqué. Aux États-Unis, ce taux descend à 19%, avec des abonnements majoritairement souscris auprès du New York Times, du Washington Post et du Wall Street Journal. En Europe, le taux moyen se situe aux alentours des 26 %.
L’âge moyen de ceux qui paient pour consommer de l’information étant de 47 ans. Le prochain défi est de convaincre les plus jeunes de payer, précise le rapport. Ayant grandi avec une majorité de ressources en ligne accessibles librement, ceux-ci restent nombreux à considérer que l’information devrait être gratuite.
Un danger pour la démocratie
Dans une étude publiée dans le Journal of Economic Literature, George Loewenstein, Russell Golman et David Hagmann, des chercheurs de l’Université Carnegie Mellon, expliquent que « l’évitement est un comportement de défense mis en place pour ne pas se trouver confronté avec une situation redoutée ». Et de préciser : « les gens disposent d’un large éventail de stratégies d’évitement de l’information. Ils sont également remarquablement habiles à diriger de manière sélective leur attention vers l’information qui confirment ce qu’ils croient et à oublier l’information qu’ils souhaitent qu’elle soit fausse ».
L’Union Européenne de Radio-Télévision (UER), la plus grande alliance de médias de service public dans le monde, alertait déjà en 2020 : « à long terme, l’évitement de l’information menace le rôle des médias auprès de la population, quand il s’agit de prendre des décisions éclairées et d’alimenter le débat public. Il pourrait donc affaiblir la démocratie ».
Quel est la solution ? : « Bombarder les individus avec des informations qui remettent en question leurs croyances profondes – la stratégie habituelle que les gens emploient dans les tentatives de persuasion – est plus susceptible d’engendrer l’évitement défensif que la réceptivité. Si nous voulons réduire la polarisation politique, nous devons trouver des moyens non seulement pour exposer les gens à des informations contradictoires, mais pour accroître la réceptivité des gens à l’information qui conteste ce qu’ils croient et veulent croire », conseillent les chercheurs américains.
