OPINION

Basta blabla ! Sans actes, l’égalité femmes/hommes reculera encore

R. Photography
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La pandémie a renforcé les inégalités entre les femmes et les hommes. Cette inégalité est systémique, universelle et transversale. Lorsqu’on appréhende l’inégalité entre les femmes et les hommes, on est donc beaucoup plus efficace pour lutter et réduire toutes les autres inégalités. Par leur situation spécifique dans la famille, dans la société et sur le marché du travail, il est évident que les femmes sont plus largement pénalisées par la crise du coronavirus. La Commission Européenne vient de le répéter pour la Journée Internationale des Droits des Femmes 2021 mais les chiffres pour la Belgique sont très peu nombreux car on ne mesure pas la différence entre les femmes et les hommes, comme si l’égalité était déjà réelle et totale !

En Italie, en juin, 78% des personnes retournées au travail étaient des hommes !

Dans l’UE, les femmes étaient 2,2 millions à avoir perdu leur job lors du premier confinement. Avec la reprise en été, elles n’étaient que la moitié des personnes qui sont revenues au boulot. En Italie, en juin, 78% des personnes retournées au travail étaient des hommes ! La raison est simple : puisque les écoles étaient encore fermées à l’époque, les femmes sont restées à la maison pour veiller sur les enfants. En Belgique, au mois d’août 2020, 80% des congés Corona étaient pris par des femmes. Or, un congé Corona implique une diminution de revenus, soit un appauvrissement accru des femmes et donc une dépendance plus élevée qu’auparavant. McKinsey a, dans une évaluation, estimé qu’un quart des femmes qui travaillent envisagent d’arrêter ou de diminuer leurs heures de travail.

L’impact de la crise sur les revenus des femmes

L’OIT (Organisation Internationale du Travail) estime que la France et la Belgique sont les deux pays au monde où il y a eu le plus de différences dans la diminution des salaires entre les hommes et les femmes durant la pandémie. Ceci ne concerne pas les allocations (congés Corona ou chômage). Cela signifie que les femmes ont fort probablement diminué leur temps de travail. Il est donc primordial d’avoir des statistiques et de pouvoir les analyser afin de prendre les mesures adéquates. Et ce n’est pas tout … En 2018, le FMI avait alerté que les femmes étaient beaucoup plus susceptibles de perdre leur emploi avec le développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation. On est en pleine accélération vers cette transformation.

L’arnaque du télétravail

Considérer que le télétravail est une solution pour que les femmes soient plus actives sur le marché du travail s’apparente à de l’ignorance. L’impact du retour au foyer pour les femmes n’est pas identique à celui des hommes. Le foyer a emprisonné, rendu pauvres et dépendantes les femmes pendant des siècles. Ce n’est que depuis quelques dizaines d’années que les femmes ont pu se détacher de l’emprise du foyer en ayant la possibilité d’aller travailler à l’extérieur.

Un doublement des heures consacrées par les femmes à du travail non rémunéré a été constaté durant le premier confinement. Et ce, alors que les femmes consacraient déjà auparavant 15h par semaine de plus que les hommes aux tâches ménagères dans un couple dont les deux partenaires travaillent. Certes, le nombre d’heures consacrées aux tâches ménagères et familiales par les hommes a augmenté pendant le confinement, mais cela reste sans comparaison avec les heures prestées par les femmes.

L’équité…cette inaccessible étoile

Il apparaît aussi que plus de la moitié des hommes ont une pièce réservée pour télétravailler à la maison pour moins de 30% des femmes. Les femmes doivent souvent partager les moyens à disposition pour le télétravail (ordinateur, bande passante, etc.) avec les enfants qui sont en télé-scolarité.

Le télétravail participe également à une invisibilisation des femmes via le renforcement de l’entre-soi. Dans les entreprises, les femmes n’occupent pas les mêmes postes que les hommes. Elles sont des outsiders, c’est-à-dire qu’elles ne font pas partie de la norme. Elles n’ont donc pas la même visibilité et les fonctions qu’elles occupent massivement sont moins valorisées que celles occupées surtout par les hommes (ségrégation horizontale).
Au début de la pandémie et de l’instauration du télétravail obligatoire, les dirigeant.es des entreprises ont accordé une attention accrue à leurs salarié.es via des réunions en visioconférence. Toutefois, avec le temps, ces réunions ont lassé et l’entre soi est revenu. Les décisions stratégiques reviennent alors aux mains de quelques-uns dont les femmes sont généralement absentes ainsi que les fonctions qu’elles occupent (ressources humaines, RSE, communication, …).

L’invisibilité des entrepreneuses

Il est impératif que des analyses d’impact soient réalisées pour différencier l’impact de la crise sur les entreprises de femmes versus les entreprises d’hommes. Il est reconnu que les entreprises de femmes sont sous-capitalisées et présentes dans des secteurs dévalorisés avec moins de capacité de marge bénéficiaire. La France est passée en quelques années de 6% du capital octroyé aux entreprises fondées par les femmes à 12,5%. La moyenne européenne est similaire pour les pays qui la mesurent. La Belgique est l’un des rares pays européens à ne pas produire de chiffres sur le montant des aides et investissements qui sont octroyés aux entreprises de femmes !

Par ailleurs, il ne suffit pas de prendre la seule mesure des faillites pour avoir une idée de la situation. Il faut également évaluer le nombre de femmes qui quittent l’entreprenariat après avoir payé l’ensemble de leurs fournisseurs. En Italie, sur 400 000 personnes ayant quitté le marché du travail en 2020 (les licenciements sont bloqués au moins jusqu’à l’été 2021), plus de 300 000 sont des femmes. Il s’agit avant tout d’indépendantes ayant arrêté leur activité et de contrats à durée déterminée non renouvelés.

Les plans de relance pensés … sans les femmes

Selon l’ONU, seul un pays sur huit a tenu compte de la dimension de genre dans les plans d’actions nationaux de lutte contre la pandémie. La plupart, comme la Belgique, l’ont fait pour essayer de juguler l’augmentation de la violence à l’égard des femmes. Toutefois, il apparaît que seuls 7% des pays ont tenu compte de la place spécifique des femmes dans l’économie et de leur pauvreté qui est bien différente de celle des hommes. Et la Belgique ne fait pas partie de ces 7%.
En effet, dans les mesures pour faire face à la crise et les plans de relance développés par la Belgique, rien n’est dédié spécifiquement aux femmes : aucun indicateur sexué, pas d’étude sur l’impact, etc.

La Ministre Sarah Shlitz, a dû rappeler au Premier Ministre De Croo que l’UE imposait que chaque fiche de proposition d’investissement pour bénéficier des 6 milliards de « recovery funds » octroyés à la Belgique, devait intégrer la dimension de l’égalité femmes-hommes ! On l’a ajouté en dernière minute sans toutefois remplir cette partie correctement.  Il est certain que la Belgique sera révoquée par la Commission Européenne alors que notre pays est dirigé par un homme qui déclare qu’il est féministe et qui est l’auteur d’un ouvrage intitulé « Le XXIeme siècle sera celui de la femme » !

En Région de Bruxelles-Capitale, une ordonnance impose un test égalité des chances pour, notamment, tous les projets législatifs et règlementaires . Depuis 2015, le fédéral s’engage à appliquer le gender mainstreaming  (comprenez,  l’approche intégrée de l’égalité entre les femmes et les hommes)au sein de toutes ses politiques pour renforcer l’égalité des femmes et des hommes (engagement renouvelé le 21 janvier dernier).

Le Green Deal, vert peut-être mais pas si féminin que ça

Cependant, dans les plans de relance, il est, soit indiqué qu’il n’y a aucun impact, soit que l’exigence n’est pas d’application. Il s’agit là d’un signal d’alarme car ce qui ne se mesure pas n’existe pas et ne trouvera donc pas de solution. En Allemagne ou en Italie, la question d’une juste répartition des fonds à destination des femmes et des hommes est posée lors de l’élaboration des plans de relance économique. On peut donc s’étonner du fait qu’en Belgique, le débat en la matière soit inexistant.

Le Green Deal européen incite les Etats à investir dans des secteurs tels que le numérique, l’énergie ou encore la construction. Or, ces secteurs comptent à peine 20% de femmes. Si l’on n’y prend pas garde, la majorité de l’argent public sera consacrée à des emplois à forte représentation masculine.

La parité économique est essentielle pour l’efficacité de la relance

La pandémie a pourtant bien prouvé que les métiers occupés majoritairement par des femmes étaient essentiels et sous-rémunérés. Les métiers du care, du soin et de l’attention aux autres sont fondamentaux; ils ont une utilité sociale pour une société résiliente et résistante. Il serait donc temps de les revaloriser en profondeur via des plans de relance et pas seulement avec des primes. La pauvreté des femmes est un enjeu fondamental. La parité économique est essentielle pour l’efficacité de la relance, pour notre modèle démocratique, pour la résilience et la cohésion de la société.

Sans mesures fortes, la parité économique entre les femmes et les hommes restera un mirage. Et le taux de participation des femmes au marché du travail que la Belgique n’arrive pas à faire progresser suffisamment (65%) pour atteindre l’objectif de 75% qui était fixé par l’UE pour 2020 pour les 20-64 ans (85%  espéré pour 2030) risque de reculer encore.

Comme pour tout moment de basculement, il est possible de transformer le risque de recul en opportunité. Mais pour y arriver, il faut que l’égalité entre les femmes et les hommes soit à la fois la mesure mais aussi la valeur au cœur de la relance économique.

 

Isabella LENARDUZZI
Fondatrice et Directrice de JUMP, Solutions for Equality at Work
Créée en 2007, JUMP est l’entreprise sociale européenne oeuvrant avec les organisations pour plus de diversité, d’inclusion et d’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, pour créer une société plus équitable et plus durable.

 

 


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