LITTERATURE

Chronique: des messages portés par les nuages, de Jean d’O

AFP
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On sait que Johnny Hallyday et Jean d’Ormesson sont morts presque le même jour. Existe un autre point qui les rapproche : on ne cesse de publier des inédits depuis leur disparition. Sont ici reproduites des lettres à des amis. L’initiative en revient à un de ses éditeurs, Jean-Luc Barré,  et aux éditions Bouquins.

La correspondance est un genre littéraire dans lequel se sont illustrés Madame De Sévigné, Voltaire, Flaubert, George Sand (vingt-quatre volumes de lettres chez Garnier…), pour ne citer que les plus connus. On dit même que Voltaire et Flaubert y ont donné leurs meilleures pièces. Les lettres de Jean d’Ormesson sont un régal, tantôt ironiques, tantôt respectueuses, toujours facétieuses. Marguerite Yourcenar est, pendant trois ans, invitée à présenter sa candidature à l’Académie française, ce qui n’empêche pas notre auteur d’écrire à un autre correspondant que « ses livres (de M.Y.) valent mieux que sa personne » (lettre à Michel Déon du 6 février 1989).

Ce sont d’ailleurs les lettres à Michel Déon qui contiennent le plus de « vacheries » sur leurs confrères et amis. Ainsi le physicien (et académicien) Louis Leprince-Ringuet est-il appelé Leprince-Ringard et, envisageant la succession de celui-ci à l’Académie et le discours d’hommage (imposé par la tradition), écrit-il : « Ce sera un sauve-qui-peut général et il faudra organiser une rafle pour trouver un successeur. S’il y a quelqu’un que tu n’aimes pas, oriente-le de ce côté : quelle punition ! » (lettre à Michel Déon de février 1979).

Un pareil ton est assez rare et, d’une manière générale, les lettres sont pleines de respect pour nos contemporains. Percent les liens d’amitié qui l’attachent à ses confrères Jean-Marie Rouart et Michel Mohrt, à ses maîtres, Roger Caillois, Ronald Syme, Jeanne Hersch (L’étonnement philosophique), le respect pour ses aînés, Raymond Aron, Jules Romains (auquel il succède sous la Coupole), François Mauriac, Claude Lévi-Strauss, Jean Guitton…, jamais d’ironie quand il s’adresse à eux.

 

Missives à travers le temps

Parfois un doute sur l’avenir de la littérature apparaît : « Et si, derrière l’ensemble de l’auteur et de ses livres, c’était la littérature en général qui était en train de se dérober ? » (lettre de 1996 à François Nourissier). Au même : « J’ai reçu deux jeunes filles, licenciées en lettres, qui font un travail sur la littérature du siècle (le XXème). J’ai prononcé le nom de Barrès. Elles m’ont demandé comment cela s’écrivait ». (Le soussigné a répété l’expérience auprès d’une de ses amies, licenciée en droit de cinquante-deux ans et haut fonctionnaire. Même constat…) Dans une lettre à la veuve de Jules Romains, il écrit, en 1972, que Les copains sont un chef -d’œuvre assuré d’avance de l’immortalité. Le croyait-il encore lors de sa dernière apparition à la télévision, en 2017 ? Et pourtant : « J’ai toujours pensé que les écrivains étaient plus dangereux que personne parce qu’ils tenaient moins au bonheur qu’à écrire un beau livre » (à François Nourissier, en février 1990).

A ceux qui l’ont lu, à ceux qui l’ont vu à la télévision, à ceux qui l’ont aimé, Jean d’Ormesson apparaît « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change », un lutin malicieux, un brin moqueur, toujours indulgent pour l’humaine nature, un Voltaire aimable. Il nous manque déjà.

 

Jacques MELON

 

 


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