Scrutin et abstentions : l’échec électoral incombe aux candidats

A la veille du premier tour de l’élection présidentielle française, les observateurs guettent les courbes. Le dernier rolling d’Ipsos donne Emmanuel Macron en tête (26,5 %), de peu devant Marine Le Pen (23 %), suivi de Jean-Luc Mélenchon (16,5 %), d’Eric Zemmour et de Valérie Pécresse (8,5 %), puis de Yannick Jadot (5,5 %). Les six autres candidats – Anne Hidalgo, Fabien Roussel, Nathalie Arthaud, Philippe Poutou, Nicolas Dupont-Aignan et Jean Lassalle – sont donnés à moins de 4 %. Bémol : 30% des électeurs ne sont pas sûrs d’aller voter. Le record d’abstention de la Vème République pour un premier tour de la Présidentielle pourrait être battu ce dimanche 10 avril. Quelle sont les motivations de ces abstentionnistes et comment décrypter l’échec électoral ? Cela va bien au-delà d’un manque de sens civique. On fait le point.
Mesurée à douze jours du scrutin par Ipsos, l’intention de s’abstenir au premier tour de l’élection présidentielle se situait dans une fourchette de 28% à 32%, pour un poids moyen à 30%. L’abstention devrait être supérieure dimanche prochain à celle enregistrée au premier tour de 2017 (22,2%), et peut-être même au record du 21 avril 2002 (28,4%).
Une abstention record chez les jeunes
L’abstention n’est pas répartie de manière homogène dans toutes les catégories d’électeurs. Elle concerne bien plus les jeunes que les plus âgés, avec un différentiel qui va presque du simple au triple : plus de 40% d’abstention potentielle chez les moins de 35 ans, pour seulement 15% chez les 70 ans et plus.
L’écart est moindre mais toujours conséquent lorsqu’on regarde le niveau de revenu ou la catégorie socio-professionnelle des électeurs : plus d’un tiers d’abstentionnistes potentiels chez les ouvriers (36%), les employés (35%), ou au sein des foyers dont le revenu mensuel net est inférieur à 2000€ (37%), pour 29% chez les cadres et 24% au sein des foyers disposant d’un revenu mensuel net supérieur à 3000€.
29% d’abstention pour la France Insoumise
Ces différentiels de mobilisation par catégorie d’électeurs influencent le rapport de force électoral. On ne mesure ainsi que 13% d’abstention potentielle parmi les électeurs proches de LREM, pour 23% chez les sympathisants du RN et 29% chez les sympathisants FI.

Une absence de nouveauté et de suspens
Les principales raisons évoquées par ceux qui pourraient s’abstenir au premier tour de l’élection présidentielle renvoient à l’absence de nouveauté et de suspens : « les candidats disent les mêmes choses que lors des élections précédentes, il n’y a rien de nouveau dans leurs propositions » (24% de citations), « les jeux sont déjà faits, il n’y a pas de suspens sur les résultats » (24% également), « cette élection n’aura pas d’impact sur ma vie ou la situation du pays » (12%).
On accuse aussi l’offre électorale. Un abstentionniste sur cinq regrette que « les candidats ne parlent pas assez des sujets qui le préoccupent » (21%), « qu’ils ne soient pas à la hauteur de leur fonction » (19%) ou « qu’aucun candidat ne correspond à ses idées » (17%).
Un électeur vote pour celui dont il se considère le plus proche compte tenu de sa lecture des enjeux
Un manque de lisibilité et la division en cause
Ceux qui « ne s’intéressent pas à la politique de manière générale » ne représentent que 11% des abstentionnistes potentiels. L’abstention ne fait donc pas que traduire une indifférence des électeurs.
Pour Michel Fansten, administrateur de l’INSEE honoraire, « l’échec électoral est une science exacte. Il incombe essentiellement aux candidats. On peut y voir la réaction d’électeurs politisés qui manifestent ainsi leur désaccord vis-à-vis du candidat ou des prises de position de la mouvance politique dont ils se sentent proches ».
« Un candidat n’est jamais tout à fait sûr de gagner une élection, mais il existe un certain nombre de configurations, repérables à l’avance, dans lesquelles il peut être sûr de perdre », précise Michel Fansten.
« Ayant à choisir entre plusieurs candidats, un électeur vote pour celui dont il se considère le plus proche compte tenu de sa lecture des enjeux. Moins les choix sont lisibles, plus l’abstention est forte, c’est ce qui définit un électeur qui ne vote pas ou qui vote blanc. Le fait que le camp du candidat dont il se sent le plus proche est divisé accroît encore l’abstention. Dans une situation où le rapport des forces en présence est à peu près équilibré, cette abstention plus forte dans un camp que dans l’autre déciderait ainsi du résultat du scrutin ».

« Enfin il existe, pour un parti ou un candidat, une troisième manière de perdre une élection : chercher à élargir son électorat, en reprenant à son compte quelques-uns des thèmes de ses adversaires. Par exemple, la lutte contre l’insécurité pour un candidat de gauche. Ou la défense du pouvoir d’achat pour un candidat de droite. La plupart des candidats sont persuadés qu’ils peuvent gagner des voix en ajustant ainsi leur positionnement. L’observation montre que ce n’est généralement pas le cas. En modifiant son discours, le politique prend le risque de ne pas être compris, c’est- à-dire de ne pas être suivi ».
La guerre en Ukraine
L’invasion de l’Ukraine par la Russie a donné un coup d’éclairage à Emmanuel Macron sur la scène géopolitique internationale. Elle a aussi mis en lumière les positions divergentes, et parfois changeantes, des autres candidats sur la question.
A gauche, comme à droite, les programmes présentés sont par ailleurs globalement en décalage avec les inquiétudes et les attentes des électeurs, ce qui alimentent encore l’abstention. Or, en situation d’incertitude, un individu préfère souvent un statu quo matière à « critiques » que de prendre le risque d’un changement qui pourrait être « pire ». Aux votes traditionnels d’adhésion ou de rejet s’ajoute ainsi un vote « faute de mieux ».
A la lumière de ces constats pluriels, les sondages d’opinions et les projections sont-ils erronés ou à l’image d’une certaine réalité scientifiquement démontrable ? Si, comme l’affirme Michel Fasten, l’échec électoral incombe aux candidats, les résultats attendus ce dimanche 10 avril à 20 heures apparaissent tout d’un coup peut-être un peu plus transparents.
(*) En 2009, Michel Fansten, administrateur de l’INSEE, spécialiste des études d’opinion, publiait dans la revue « Mathématiques et Sciences humaines » une étude sur la formalisation des comportements électoraux, sous le titre « l’échec électoral est une science exacte » – Link vers : https://journals.openedition.org/msh/11010
